Dans les archives de la poésie senghorienne, avec la chercheuse Claire Riffard

La collection « Dans l'atelier de... » du CNRS nous a fait découvrir la méthode et la magie à l'œuvre dans les travaux littéraires de quelques-unes des grands noms des lettres mondiales. Après notamment Baudelaire, Voltaire, Virginia Woolf, la série convoque archives et manuscrits pour nous faire entrer dans l'atelier du grand poète francophone Léopold Sédar Senghor. Ce livre est une invitation à découvrir et à comprendre la genèse et l'originalité de son œuvre poétique, qui fait partie aujourd'hui des grands classiques africains. Retour à l'œuvre senghorienne à travers cinq thématiques abordées par son exégète, Claire Riffard.
Les « récits bleus »
Dans l'atelier de... Lépold Sédar Senghor est tout sauf une énième biographie du poète-président. Comme le titre de l'ouvrage le suggère, c'est le processus de l'écriture qui est ici au cœur du récit.
Le volume s'ouvre sur les bibliothèques du poète. « J'ai quatre bibliothèques », aimait dire Senghor aux journalistes qui l'interrogeaient. Nous sommes dans les années 1970, quand le poète est encore à la tête de son pays. Il partage sa vie entre le palais présidentiel et la villa du week-end au Popenguine, au Sénégal et en France, entre Paris et la demeure bourgeoise de son épouse à Verson en Normandie. Les bibliothèques qu'il a constituées dans chacune de ces stations sont, aux yeux de l'historienne de littérature africaine Claire Riffard, moins des lieux où on stocke ses livres, que des lieux révélateurs des affinités littéraires du poète. C'est pourquoi, dans son énumération, elle estime nécessaire d'ajouter une cinquième station, celle des « récits bleus ».
Station aussi immatérielle qu'essentielle, la « bibliothèque des récits bleus » renvoie à l'univers sérère où Senghor a grandi. L'autrice emprunte la formule au poète qui n'a jamais oublié les après-midis qu'il y avait passés en compagnie des paysans et des bergers, « écoutant leurs récits bleus ». C'est dans ce monde enchanté que se trouvent les origines de la poésie de Senghor et de sa vision d'un monde dominé par les valeurs de la négritude. Jusqu'à l'âge de sept ans, Senghor ne parlait que le sérère, sa langue natale. Il se souvenait aussi, comme il l'a souvent répété, « les plus beaux poèmes que j'ai entendus, je les ai entendus en sérère ». Devenu poète, tout son travail consistera, soutient Claire Riffard, « à imprégner sa poésie des sonorités et scansions de ce ''royaume d'enfance'', à jamais gravées dans sa mémoire ».
Premiers poèmes
La plupart des anthologies de la poésie de Senghor commencent par le recueil « Chants d'ombre », dont les poèmes auraient été écrits entre 1935 et 1942. Le poète avait pourtant composé des poèmes avant cette date, ayant commencé à écrire dès ses années de lycée à Dakar. Que sont devenus ces premiers poèmes ? La question turlupine tous les spécialistes de Senghor.
L'autrice de Dans l'atelier de… Léopold Sédar Senghor, Claire Riffard, ne déroge pas à la règle. « On a longtemps cru, écrit cette dernière, que de ces premiers essais, il ne restait rien, Senghor ayant affirmé à plusieurs reprises qu'il avait détruit ses poèmes de jeunesse en 1935, sur les pelouses de la Cité internationale, sous l'œil d'Aimé Césaire. Il aurait même envisagé – mais de cela, il ne fera jamais mention dans ses écrits – de se tourner dans ces mêmes années vers le roman. Birago Diop se souvient dans ses mémoires, mais sans donner de date hélas, d'un projet de roman de l'ami Senghor, dont le héros se nommait d'ailleurs... Birago Camara ! Nulle trace n'en a survécu ! »
On pense que Senghor aurait jeté ses premiers poèmes parce qu'il estimait qu'ils étaient trop marqués par la poésie romantique, parnassienne ou symboliste qu'il avait découverte à Dakar et à travers ses lectures du lycée Louis-le-Grand. Son objectif était d'inventer une nouvelle poésie, « reliant la tradition française à la tradition sérère, dans un mouvement qui va du poème, du chant à la parole, de la parole au verbe », écrit Claire Riffard.
Élégies
Quelques-unes des plus belles pages de Dans l'atelier de… Léopold Sédar Senghor sont consacrées aux Élégies, notamment celle que le poète sénégalais a écrite en hommage à son ami Georges Pompidou, disparu au début du printemps 1974.
On se souvient que les deux hommes étaient très proches, ayant fait leurs études ensemble. Senghor débarque à Paris en 1928. L'année suivante, il fait la connaissance du jeune Pompidou, venu faire sa khâgne à Paris. Ils se lient d'amitié et deviennent rapidement inséparables. « C'est lui qui m'a converti au socialisme, a raconté Senghor, qui m'a fait aimer Barrès, Proust, Gide, Baudelaire, Rimbaud, qui m'a donné le goût du théâtre et des musées. »
Atteint d'un cancer, le président français décède le 2 avril 1974. Senghor fait le voyage de Dakar et arrive juste à temps pour dire adieu à l'ami de jeunesse agonisant. C'est pendant le voyage qu'il effectuera en mai de la même année pour se rendre en Asie, qu'il écrit son émouvante élégie à ce frère d'âme.
Le « striquage » du texte
« En général, je commence par écrire mon poème d'un jet. J'écris souvent si vite que je peux à peine me relire. C'est que l'inspiration arrive comme une tornade et il ne faut rien en laisser échapper. Mais ce n'est pas l'art. L'art est fait de retouches, de corrections, de domination sur soi-même. »
Ainsi décrit Senghor son travail d'écriture et de réécriture. Pour évoquer les retouches, il emploie le terme de « striquage », emprunté au tissage. Senghor a une affection particulière pour ce terme, qui signifie « embellir », améliorer le premier jet. Bref, il retravaille le rythme, la cohérence des métaphores, pour déboucher sur l'effet qu'il souhaite obtenir.
Pour expliquer la démarche du poète, Claire Riffard cite l'exemple du manuscrit du poème, qui s'appelle Chant pour Yassine Mbaye, un poème que Senghor a écrit en hommage à une athlète sénégalaise : « Dans le travail de relecture qu'il fait sur ce poème pour nommer la nuance exacte de la peau noire de l'athlète, il va la qualifier avec des métaphores, des adjectifs. Et puis, il va même chercher du côté de la langue sérère pour choisir un mot qui lui semble convenir plus justement à cette coloration de l'épiderme : c'est le mot ''khérère'', qui désigne une certaine nuance de noir, mais qui va disparaître de la version publiée. À la place, on aura ''pour ta peau de bronze huilé, pour ta peau de sombre acajou''.
L'objectif final de tout ce travail de réécriture est de parvenir à retransmettre dans le poème une émotion. Il a vu la jeune femme courir et il tente par les mots de peindre ce qu'il a vu et c'est vraiment très émouvant, en effet... »
Genèse des Lettre d'hivernage
Dans l'atelier de… Léopold Sédar Senghor est une exploration à quatre temps de la poésie senghorienne. Son troisième temps s'attache à la genèse des Lettres d'hivernage, sans doute un des plus beaux recueils de poésie senghorienne. Il y est question d'amour, de séparation, thèmes d'une poésie composée en une période troublée, entre 1968 et 1970. En 1968, Senghor sort d'une contestation sociale particulièrement dure. Il se retrouve par ailleurs seul à Dakar pendant l'été, son épouse ayant dû partir seule pour passer les vacances en Normandie.
La trentaine de poèmes qui constituent ce recueil ont été conçues comme des lettres à l'aimée absente. Tout commence par une lettre reçue de l'aimée, sur papier bleu. La quête amoureuse sous-jacente à ce dialogue par lettres interposées participe de l'universalité de ces vers à la fois poignants et forts, rédigés par un poète au sommet de son art.
« Moi aussi, je trouve ce recueil très émouvant, commente Claire Riffard. Je l'ai aussi choisi parce qu'il est moins connu que les autres recueils de Senghor, et aussi parce qu'il montre comment le poète passe de la vie à l'œuvre, et transforme la lettre réelle en objet littéraire. »
Dans l'atelier de… Léopold Sédar Senghor, par Claire Riffard. Editions Hermann, 212 pages
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