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Saturday, October 10, 2026

Martin Genest, sur les traces de Félix Leclerc

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Alliant théâtre, cirque, marionnette, opéra, musique, art numérique et même magie, les réalisations inclassables de Martin Genest n’ont cessé de prendre de l’ampleur au cours des 20 dernières années. Cet automne, après avoir collaboré avec le Cirque du Soleil, Ex Machina, Flip Fabrique, Machine de Cirque et l’Opéra de Montréal, l’homme met en scène Félix, je me souviens, un spectacle réunissant 19 artistes (9 musiciens, 8 comédiens-chanteurs et 2 circassiens) afin d’honorer la vie et l’œuvre d’un pilier de la culture québécoise.

L’idée de ce spectacle, c’est dans l’esprit du producteur Jean Pilote qu’elle a d’abord germé. L’homme à la tête de LCQ Productions, celui-là même à qui l’on doit la reconstruction du théâtre Capitole en 1992, rêvait d’un objet scénique multidisciplinaire faisant découvrir la vie et l’œuvre de Félix Leclerc (1914-1988) à une nouvelle génération. « Jean m’a demandé d’imaginer un hommage, relate Genest, un spectacle qui traduise l’importance de l’artiste et du citoyen. En effectuant des recherches, je me suis rendu compte que je ne connaissais que quelques chansons, quelques romans, autrement dit seulement une toute petite partie de ce que Félix a écrit. »

Auteur-compositeur-interprète, poète, écrivain, animateur de radio et de télévision, scénariste, metteur en scène et acteur, Félix Leclerc a connu en France, au début des années 1950, un succès peu commun. « À vrai dire, explique Genest, c’est une œuvre et un destin d’une telle ampleur que je n’ai pas réussi, avec le spectacle, à en faire le tour. De sa naissance à La Tuque en 1914 jusqu’à sa mort à l’île d’Orléans en 1988, de sa rencontre avec l’animateur Guy Mauffette en 1939 à l’obtention du Grand Prix spécial de l’Adisq en 1979, en passant par le spectacle donné en 1974 devant 120 000 spectateurs sur les plaines d’Abraham avec Gilles Vigneault et Robert Charlebois, l’homme a accompli de grandes choses et il a souvent été le premier à les accomplir. Le plus cruel, c’était de faire des choix dans tout ça. Je sais déjà que des gens vont me dire : “Vous n’avez pas parlé de ça !”, “Vous n’avez pas chanté cette chanson !” »

Mais le metteur en scène insiste sur le fait que le spectacle n’est pas un tour de chant, pas une comédie musicale, pas un spectacle de cirque non plus. « Je puise à tous ces genres, à toutes ces disciplines pour évoquer le parcours exceptionnel de Félix. Quand j’intègre un petit film d’animation réalisé en direct, c’est que ça sert le propos. Quand je prévois une performance de cirque sur une chanson intitulée La drave, c’est que, là aussi, ça correspond parfaitement : les draveurs n’étaient rien de moins que des acrobates ! »

Un homme de parole

De toutes les avenues possibles, Genest affirme avoir privilégié ce qui a peut-être été le plus important dilemme de Félix Leclerc. « On trouve dans toute son œuvre des traces de ce déchirement entre la vie de chanteur et celle d’homme attaché à la nature. Dans ses chansons comme dans ses entrevues, il aborde son rapport à la terre, aux grands espaces, mais aussi la manière dont sa carrière, notamment son succès en France, contribue à le déraciner. Il faut se rappeler qu’avant que l’imprésario Jacques Canetti le convainque de se produire en France, Félix ne voulait pas faire une carrière de chanteur. Il se voyait davantage comme un écrivain. »

En fin de compte, Félix Leclerc habitera trois ans en France. « Il comprend qu’il sert à quelque chose, explique Genest. Félix était un pionnier, un défricheur, il était l’un des premiers artistes québécois à vivre en France dans l’objectif de faire la promotion de sa langue et de sa culture. Sa guitare, c’était à la fois un passeport et un boulet. Partout on sent ce combat entre son humilité et sa conscience d’avoir un rôle à jouer, d’avoir à prendre la parole au nom des Québécois. Qu’il parle de la nature, des relations hommes-femmes, de langue française, de patriotisme québécois ou des conditions de vie des Autochtones, Félix était un observateur engagé, un artiste au regard affûté et aux images fortes. Ça a pris 40 ans pour qu’on réalise à quel point il était en avance sur son temps. Aujourd’hui encore, sa parole est d’une grande modernité. »

Ainsi, la première partie du spectacle, celle dite « du lièvre », couvre l’enfance, la jeunesse, le premier emploi… jusqu’à ce que Leclerc parte pour la France. Au retour de l’entracte, c’est la partie dite « de l’alouette en colère ». On y entend un homme dans la cinquantaine dont la réflexion est appuyée par des années d’expérience. « Mon plus grand défi, explique Martin Genest, ce sur quoi je vais travailler jusqu’au jour de la première, c’est l’équilibre entre les images et les mots. Félix était un homme de parole, je suis un homme d’images. Il faut qu’on se rencontre à mi-chemin. »

Pour atteindre cet équilibre entre « dire » et « voir », pour être certain de ne jamais perdre le fil du destin qu’il veut retracer, le metteur en scène a fait appel au dramaturge Jean-Philippe Lehoux. « Jean-Philippe s’est assuré de rendre explicite ce qui doit l’être, de donner les informations qui sont essentielles à la compréhension du récit. Pour ce faire, il a offert la parole à des gens qui ont côtoyé Félix, des collègues, des membres de sa famille, des patrons, des amis. Ils brisent le quatrième mur pour s’adresser à nous. » Ces personnages, ce sont Nicolas Drolet, Kathleen Fortin, Pierre-Olivier Grondin, Laetitia Isambert, Jean Maheux, Klara Martel-Laroche, Jean-François Poulin et Redgee qui vont les incarner.

Quant à la voix de Leclerc, parlée aussi bien que chantée, elle va retentir sur scène. Mais pas question pour Genest de demander à un seul acteur de camper le chansonnier. « Le piège, ce serait d’imiter Félix, lance le metteur en scène. Ce qu’on fait, c’est qu’on utilise tous les moyens à notre disposition pour évoquer Félix, pour illustrer ce qu’il vit, pour magnifier son parcours, pour le faire revivre sans jamais l’enfermer dans un seul corps, pour faire ressentir toute l’ampleur de son legs à celles et ceux qui seront dans la salle. »

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