Ruba Ghazal et Québec solidaire à l’épreuve du réel
À l’aube des élections, Le Devoir a invité les cinq chefs à s’asseoir à sa table éditoriale pour défendre le programme de leur parti. L’ordre de publication des entrevues a été déterminé en fonction des disponibilités des chefs de parti. Ruba Ghazal est la première à se prêter à l’exercice.
Le mot n’a été prononcé qu’une seule fois pendant les 70 minutes d’entretien. Pourtant, le pragmatisme semble être la carte maîtresse de Québec solidaire dans cette campagne. Un pragmatisme certes bien campé à gauche, mais qui incarne la volonté du parti de se débarrasser de certains fantômes du passé.
Suffisamment pour créer une vague orange au Québec ? La co-porte-parole du parti, Ruba Ghazal, y croit.
« Heureux est celui qui sait déjà ce qui va arriver le 5 octobre. Une campagne, ça change quelque chose », martèle en entrevue celle qui aspire à devenir première ministre à l’issue du scrutin.
Pour créer la surprise, Ruba Ghazal mise sur les indécis. Selon le sondage Léger du 7 septembre, 41 % des Québécois n’ont pas encore fait leur choix. C’est donc à eux que la cheffe solidaire veut s’adresser en priorité.
« Je fais un appel à tous les indécis qui se disent : “Est-ce que c’est possible de régler la crise du logement ? Est-ce que c’est possible d’avoir les moyens de nos ambitions ? Est-ce que c’est possible que les propositions que Québec solidaire propose tiennent la route dans le futur ?” »
« C’est possible », c’est justement le slogan de Québec solidaire. C’est aussi la pensée positive d’une cheffe qui souhaite ancrer son parti un peu plus dans le réel.
Un pragmatisme économique nouveau
Longtemps montré du doigt pour une gestion jugée irresponsable des finances publiques, Québec solidaire veut cette fois compter parmi les bons élèves. Un échéancier a été présenté vendredi pour un retour à l’équilibre budgétaire, et ce, dès la troisième année d’un gouvernement solidaire.
On se dit également prévoyant avec la création de la « Provision Trump », une enveloppe de deux milliards de dollars afin de prémunir l’économie québécoise contre les prochaines offensives américaines.
« Partout où je vais, les gens me parlent des tarifs de Trump et de la crise du coût de la vie. Alors, les deux, moi, j’y réponds, j’arrive avec des solutions », explique-t-elle.
Dans sa quête de pragmatisme, Ruba Ghazal assume aussi le fait que certaines propositions de la plateforme solidaire ne seront pas accomplies au cours des quatre prochaines années. Elles ne figurent donc pas dans le cadre financier du parti. C’est le cas par exemple des promesses d’instituer un programme de revenu minimum garanti, la gratuité universitaire ou la gratuité des transports.
« À terme, on veut atteindre la gratuité, mais on ne peut pas y arriver dans quatre ans, souligne-t-elle. C’est important d’avoir un cadre financier qui tienne compte de l’ambition qu’on amène, mais aussi de la responsabilité. »
Et tant pis si cette volonté de prévoyance se heurte à des contradictions, comme celle-ci : on affirme vouloir miser sur les générations futures, mais Québec solidaire annonce dans son cadre financier suspendre les versements au Fonds des générations. Ou quand Mme Ghazal, elle-même fille de commerçants, assure vouloir donner des gages au monde de l’entreprise, tout en utilisant l’État, « un acteur économique fort », pour transformer l’économie.
La difficile épreuve du réel
Contrairement, par exemple, à Éric Duhaime, qui affirme viser la balance du pouvoir et faire du Parti conservateur du Québec un groupe à l’Assemblée nationale, Ruba Ghazal n’en démord pas : elle vise le poste de première ministre.
« Si on veut vraiment un changement, moi, je pense, je pense, j’en suis convaincue, que ça prend un gouvernement de Québec solidaire. »
Après deux semaines de campagnes, le parti de gauche n’est pourtant crédité que de 10 % des votes environ, pour 8 sièges, 6 à Montréal et 2 à Québec. Loin des 64 sièges nécessaires à l’obtention d’une majorité.
Pire, Ruba Ghazal n’arrive pas à convaincre jusque dans son propre camp. Selon le sondage Léger/Le Journal/TVA du 7 septembre, seuls 58 % des électeurs de QS pensent que Mme Ghazal serait la meilleure au poste de premier ministre. C’est le plus faible total de tous les chefs de parti.
« Je suis consciente du défi. Mon rôle dans cette campagne, c’est de présenter des solutions. La première phase, c’est de parler plus de nos propositions », fait-elle valoir.
Depuis le lancement de la campagne, Ruba Ghazal tape sur des clous qui trouvent de l’écho dans l’opinion publique : encadrement des loyers pour contrer la crise du logement, lutte contre la vie chère, taxation des grandes fortunes. Seule sur ce créneau, elle veut en profiter.
Elle croit les propositions de son parti « extrêmement pragmatiques, extrêmement concrètes, mais ambitieuses ». Sauf que ces dernières peinent à se traduire en votes.
L’autre mur auquel pourrait se heurter le réalisme nouveau de Québec solidaire concerne l’impression, pour certains électeurs, que le parti ne peut être un bon défenseur de l’identité québécoise. Une critique à laquelle Ruba Ghazal répond en réaffirmant la laïcité de l’État.
« C’est important de la protéger. Ça fait partie de nos valeurs québécoises. » Elle continue néanmoins de dénoncer l’interdiction de port de signes religieux frappant certains employés de l’État qui se trouve au cœur de la « loi 21 ».
Il y a un autre domaine où Ruba Ghazal joue la carte du pragmatisme. C’est celui du processus référendaire.
« S’il y a des discussions à avoir [avec le Parti québécois], elles auront lieu en temps et lieu, indique-t-elle. Mon objectif, c’est de travailler toujours pour le bien du Québec. »
Si QS s’engage à discuter d’un processus référendaire avec le Parti québécois, de nombreuses questions vont se poser. Il lui faudra convaincre sa base, largement hostile aux positions du PQ sur le terrain identitaire ou sur l’immigration. Se posera aussi la question des Premières Nations, difficilement soluble avec les ambitions indépendantistes de son mouvement. Mme Ghazal croit que la question mérite d’être posée. Mais qu’elle est prise à l’envers.
« Ce que les Premières Nations vont dire, c’est “faites votre affaire, commencez par faire le pays, puis on va négocier”. »
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