"Ne plus se mettre en colère, c’est consentir", explique la philosophe Camille Moreau

La colère des jeunes depuis quelques semaines. La colère de travailleurs de chez GSK depuis mercredi. La colère semble être partout ces temps-ci. Or, la philosophe que je suis sais ce n’est pas une nouveauté : l’histoire de la pensée est abondamment peuplée de colères.
De Roland furieux à la colère d’Achille en passant par la furie de Médée ou celle des Érinyes, la colère est bien représentée dans les mythes fondateurs de l’humanité. Souvent c’est son excès qui est souligné, son caractère dévastateur, quasi démoniaque : une force qui dépasse celui ou celle qui la porte et la transforme en autre chose, en monstre. La société déteste la colère : partout il faut la dompter, apprendre à se maîtriser, etc. Les proverbes sont éloquents sur la question : la colère, soi-disant, est mauvaise conseillère ; on dit aussi qu’elle est aveugle, ou que l’on peut être esclave de sa colère. Sénèque en parle comme d’une "folie de courte durée", et il lui consacre un traité entier : un réquisitoire, en réalité, où la colère est présentée comme une passion honteuse, indigne du sage. Mais à l’aune de tout cela je me suis demandé : peut-on vraiment être esclave de sa colère ?
Car il est vrai que les émotions sont ce qui advient, ce qui ne se contrôle pas, et la colère, par son intensité, est particulièrement déstabilisatrice : elle nous submerge, colore tout ce que l’on perçoit et semble nous imposer ses motifs. Mais chaque émotion est aussi un signal que la conscience reçoit, et qu’il nous appartient de décoder. L’activiste féministe américaine Gloria Steinem a donné à un de ses livres le titre suivant : "La vérité vous libérera mais d’abord elle vous mettra en rage". C’est-à-dire que la colère n’est pas un obstacle à la lucidité, elle en est la conséquence directe. La rage est le prix d’entrée de la conscience, pas son opposé. Il faut alors se demander pourquoi la colère dérange autant, et regarder qui elle dérange, exactement.
Dans le cas des événements actuels, la critique de cette émotion provient précisément des gardiens de l’ordre, et des plumes qui les relaient : chroniqueurs et éditorialistes prompts à dénoncer les casseurs plutôt que ce qui les met en colère, et qui tournent l’attention vers la forme de cette émotion plutôt que vers ce qu’elle désigne. La critique – même privée – de la colère est un dispositif de contrôle social. Quand l’ordre établi doit changer, quand il doit être dérangé, la colère est naturelle. Et dans cette optique, ne serait-on pas plutôt esclave de la critique de la colère ?
Sans dire non plus qu’il faudrait alors se laisser aller à toutes les colères (car l’excès et la violence peuvent être néfastes), mais je pense qu’il faut écouter cette force qui monte en soi et qui est signe d’injustice. La colère est un chaos fécond qui recèle une certaine sagesse, surtout si elle est collective. Contrairement aux idées reçues, la colère ne rend pas aveugle : elle pense. Donc, si la colère pense, la refouler n’est pas de la sagesse mais une censure. La domestiquer revient à intérioriser l’ordre établi jusqu’à ce qu’il devienne une seconde nature. Ne plus se mettre en colère, c’est consentir. Faites donc bien attention à garder votre colère sauvage, et, quitte à ce qu’elle soit "une folie de courte durée" comme dit Sénèque, ne laissez pas l’apaisement apporter un statu quo.
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