Algérie: l’arrestation de 61 Marocains à Oran au cœur d’une bataille d’images

C'est une affaire qui fait couler beaucoup d'encre. La Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN) algérienne a communiqué dimanche 11 octobre 2026 sur l'arrestation de 61 Marocains du côté d'Oran, soupçonnés de planifier des « actes de sabotage ». Mais le manque de précisions de la part des autorités algériennes et l'absence de communication officielle de Rabat jettent le flou sur cet événement, que certains remettent en cause par la prolifération d’images sur les réseaux sociaux.
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L’information est d’abord révélée par l’agence officielle de presse algérienne (APS), le 11 octobre en fin d’après-midi, illustrée par une image montrant plusieurs dizaines de personnes de dos, encadrées par des policiers de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI), devant une table exposant des passeports et des téléphones portables. Une bannière arborant le sigle de la BRI est visible.
Des images officielles et authentiques
Puis quelques minutes plus tard, une vidéo vient préciser cette image : la télévision d’État algérienne, TV2, anciennement Canal Algérie, diffuse un peu plus d’une minute d’images filmées en partie à l’aide d’un drone toujours dans le même décor.
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On y compte bien 61 personnes, filmées de dos, comme indiqué dans la dépêche de l’APS, ainsi que 63 passeports dont la plupart sont marocains. À noter que 9 femmes font partie des personnes interpellées.
Sur la bannière que l’on peut lire complètement est inscrit : « République algérienne démocratique et populaire. Ministère de l'Intérieur, des Collectivités locales et des Transports. Direction générale de la sécurité nationale. Sûreté de l'État d'Oran. Service provincial de la police judiciaire. Unité de recherche et d'intervention BRI ».
Ces images semblent authentiques, les détecteurs de génération par IA le confirment. Par ailleurs, la mise en scène est compatible avec un autre coup de filet mené par la BRI d’Oran rapporté par Le Courrier d’Algérie le 5 septembre 2026, là aussi avec une bannière et le sigle de la BRI. La prise de vue est d’ailleurs effectuée au même endroit et sous les mêmes angles.
Depuis l’annonce de ce coup de filet par les autorités algériennes, aucune information complémentaire n’a été communiquée. Selon la police, un réseau criminel international a été démantelé, composé donc de 61 Marocains, dont un ancien militaire de l'armée royale, avant de « commettre des actes portant atteinte à la sécurité et à l'ordre public ». Des précisions ont tout de même été données sur le parcours emprunté par ces ressortissants marocains, via la Tunisie. Ils seraient ensuite entrés : « Sur le territoire national après avoir transité par l'aéroport international de Tunis, en empruntant des sentiers montagneux escarpés et des chemins forestiers isolés dans la région d'El Kala, dans la wilaya d'El Tarf, limitrophe de la frontière tunisienne », avant de rejoindre Oran, à plus de 1 000 kilomètres à l’ouest du pays.
Pas de nouvelles déclarations attendues sur cette affaire
Il est donc impossible à cette heure de connaître le profil des personnes interpellées ni la nature des projets qu’ils avaient en tête. Un flou volontaire selon un observateur algérien, qui a voulu garder l’anonymat : « Ce qui compte, c’est l’opinion algérienne, le reste n’est pas utile », précise-t-il. Selon cet expert de la vie politique algérienne, la vitesse à laquelle les médias nationaux « se sont empressés d'utiliser le peu d’informations pour faire des analyses sur un communiqué opaque » n’avait pas vraiment d’utilité. Malgré l’ampleur de l’événement et compte tenu des relations rompues entre les deux pays, les autorités algériennes ne devraient pas communiquer davantage, selon cet observateur.
Plusieurs heures après la diffusion de la vidéo officielle de ces arrestations par la télévision nationale algérienne, le ton est monté sur les réseaux sociaux, alors que deux images détectées comme étant générées par intelligence artificielle ont commencé à circuler dans la presse et sur les réseaux sociaux. La première occurrence se trouve dans un article du site Radio des sans voix, en illustration d’un article appelant à la prudence quant aux déclarations des autorités algériennes sur cette affaire. On y voit des dizaines de personnes de dos, à genoux, tête baissée et les poignets liés derrière le dos, entourées par plusieurs membres de la BRI algérienne.
La même image est ensuite reprise le lendemain par deux sites algériens d’information, L’Écho d’Algérie et la Nouvelle République.
Une anomalie facilement repérable est le nombre de personnes, largement plus de 61, même s'il est difficile de les dénombrer précisément. À noter également un alignement anormal de têtes de personnes arrêtées vers le fond de l’image, comme indiqué dans le cercle rouge. Cette image circule toutefois relativement peu sur les réseaux sociaux, au profit d’une autre, semblant présenter la même scène.
Celle-ci fait apparaître une longue table exposant des passeports marocains, des téléphones mais aussi de nombreuses liasses de billets, marocains et européens. Là aussi, les détecteurs d’images générées par intelligence artificielle sont positifs.
Les positions des policiers à gauche et au centre de l’image sont absolument identiques. On pourrait donc penser à une image dézoomée. Problème : le policier au premier plan à gauche dans l’image 1 se retrouve lui à gauche de la table dans l’image 2.
C’est cette deuxième image, la plus reprise sur les réseaux sociaux, qui suscite des accusations de manipulation de la part des autorités algériennes. Depuis plusieurs jours, certains médias marocains ainsi que des comptes à forte audience sur les réseaux sociaux semblent réfuter l’arrestation de ces 61 personnes, à partir d’une vérification de ces images créées de toute pièce. « Nous sommes face à une auto-intoxication médiatique de part et d’autre », concède l’observateur algérien qui ne voit pas dans la diffusion de fausses images une quelconque volonté de manipuler l’opinion. « Il est tout de même regrettable que les médias marocains s'engouffrent dans cette brèche alors qu’une vidéo officielle existe ».
Une énième provocation qui agite juste les réseaux sociaux, nous a répondu un expert de la vie politique marocaine. « Le gouvernement marocain ne répond à ces provocations depuis plusieurs années », nous a-t-il rétorqué. Mais l’ampleur prise par cet événement pourrait mériter une prise de parole officielle : « un communiqué du ministère des Affaires étrangères pour demander des éclaircissements sur l’enquête et une transparence de l’information ». Contactées plusieurs fois par RFI, les autorités marocaines n’ont pas répondu à nos sollicitations.
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