"Ils sont en train de foutre en l'air mon film !" : tendu à craquer, le tournage de ce chef-d'oeuvre absolu a viré à la bagarre

Sorti il y a 54 ans, "Délivrance" de John Boorman est l'un des très grands films du cinéma américain des années 70. Un chef-d'oeuvre au tournage particulièrement rugueux et éprouvant pour l'équipe...

Quatre hommes décident un week-end de descendre une rivière en canoë dans une région sauvage de Géorgie. Ce qui devait être une promenade agréable va en fait devenir le pire cauchemar de leur vie. Attaques, viol, meurtres, jamais un week-end ne leur aura paru aussi long…
A la lecture des lignes qui précèdent, vous avez très probablement reconnu l'histoire de Délivrance. Chef-d'oeuvre signé John Boorman, c'est l'un des très grands films américains de la décennie des années 70.
Survival tourné dans des conditions extrêmes (les acteurs effectueront eux-mêmes leurs cascades dans la descente des rapides), Délivrance est une oeuvre choc, d'une brutalité toujours aussi glaçante, qui n'a pas pris une seule ride.
Brouillant les repères moraux des spectateurs, le film est aussi célèbre pour deux séquences. La première est évidemment la mythique scène du "duel de banjos", tandis que Ronny Cox tente de suivre le rythme effréné d'un autochtone. L'autre, atroce, est celle du viol subi par le personnage incarné par Ned Beatty.
Un tournage sous très haute tension
C'est le studio Warner Bros qui fit main basse sur les droits cinématographiques d'adaptation du roman écrit par James Dickey, ce qui valu à l'auteur un contrat de plus de 100.000 dollars et le poste de scénariste. De quoi donner à Dickey un poids considérable, tout en ayant aussi son mot à dire sur le choix du réalisateur ainsi que les acteurs principaux. John Boorman décrocha finalement les commandes de la réalisation, au détriment du choix initial du romancier, qui caressait l'idée de voir Sam Peckinpah à la barre. Le début des ennuis pour Boorman...
Lorsque celui-ci arriva avec son équipe dans le comté de Rabun, en Géorgie, pour tourner en extérieur, James Dickey n’a pas tardé à faire sentir son autorité sur le plateau. Vétéran de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre de Corée, il était physiquement assez imposant, même face à un très athlétique Burt Reynolds.
Warner Bros.
"ils sont en train de foutre en l’air mon putain de film !"
Dickey mettait mal à l'aise les acteurs. Très protecteur vis-à-vis de son oeuvre, il se considérait comme le véritable réalisateur du film. Souvent très alcoolisé, il refusait d'appeler les acteurs par leurs vrais noms, et força même Ronny Cox à jouer une scène devant ses amis de beuverie.
Les tensions étaient aussi vives entre Boorman et lui, surtout depuis que le cinéaste avait supprimé les 19 premières pages du scénario de tournage... Selon Claude Terry (via The Playlist), la doublure de Jon Voight dans le film, Dickey s’asseyait dans un bar et déclarait à qui voulait l’entendre : "Bon sang, ils sont en train de foutre en l’air mon putain de film, pas vrai ? Ils ne respectent pas mon livre", tandis que Boorman affirmait que Dickey était ivre sur le plateau et se montrait "très autoritaire avec les acteurs".
La situation a atteint son paroxysme lorsque le réalisateur et le scénariste en seraient venus aux mains, ce qui aurait valu à Boorman un nez cassé et quatre dents fendues. Dickey fut expulsé du plateau à la demande des acteurs, faute de quoi le tournage ne pouvait pas reprendre. Il fut toutefois autorisé à revenir pour faire une brève apparition dans le rôle du shérif à la fin du film.
warner bros.
Une légende hollywoodienne tenace
Dans une grande enquête "d'histoire orale" publiée en avril 2015 par le magazine Garden & Gun réunissant Boorman, Jon Voight, Ned Beatty et Ronny Cox, l'équipe a raconté en détail le renvoi de l'auteur.
Ils expliquent avoir organisé une sorte "d'intervention" de groupe pour demander à Dickey de partir, car il perturbait le tournage. John Boorman a expliqué que Dickey s'est alors levé face aux quatre hommes et a simplement répondu avec grandiloquence : "Il semble que ma présence serait plus efficace par son absence" avant de quitter les lieux pacifiquement. Aucun d'entre eux ne mentionne de bagarre aux poings, ni de nez cassé, ni de dents brisées.
Christopher Dickey, le propre fils de l'écrivain (qui était présent sur le tournage et joue d'ailleurs un petit rôle dans le film), a écrit en 1998 un livre de mémoires détaillé sur cet été chaotique, Summer of Deliverance. Il y raconte la descente aux enfers de son père avec l'alcoolisme et les tensions avec la production, confirmant que Boorman lui a poliment mais fermement demandé de rentrer chez lui. Là encore, aucune trace d'un coup de poing ou de blessures physiques de Boorman n'est évoquée dans ce récit de l'intérieur.
Au bout du compte, cette anecdote croustillante de très violent pugilat côté coulisse s'est répandue dans la Presse au fil des décennies, mais n'a jamais été corroborée de manière officielle par les intéressés. Elle est le fruit du statut mythique de ce tournage, réputé pour avoir été particulièrement rugueux, dangereux et éprouvant pour toute l'équipe.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.