Une caméra jetée sur la Lune, des œuvres d'art, des objets secrets : un chercheur révèle ce que l'humanité a laissé dans le Système solaire

Étages de fusée abandonnés, capuchons éjectés, boulons arrachés, parachutes déposés sur Vénus et sur Mars : depuis les débuts de la conquête spatiale, des milliers d'objets se sont dispersés à travers le Système solaire, dans une indifférence presque totale.
Philippe Pinczon du Sel, ingénieur d'études au CNRS, en a recensé plus de 5 000. Certains ont été perdus accidentellement, d'autres délibérément abandonnés au terme d'une mission ; d'autres encore ont été apportés secrètement, tels un portrait de famille ou une œuvre d'Andy Warhol, ou symboliquement, comme des urnes funéraires et des messages adressés à l'Univers.
Publié aux Éditions Delachaux et Niestlé et disponible en librairie depuis 2 octobre, son ouvrage Objets abandonnés dans le Système solaire révèle, à travers une iconographie spectaculaire, une facette méconnue de l'exploration spatiale. Son approche, à la croisée de l'astronomie, de l'histoire et de l'archéologie, invite à porter un regard nouveau sur ces objets épars : simples déchets sans importance, ou premiers vestiges d'un patrimoine spatial qu'il nous appartient de documenter et de préserver ?
Dans un environnement spatial de plus en plus encombré, où des débris orbitant à des vitesses dépassant les sept kilomètres par seconde mettent en péril la sécurité des satellites et des astronautes, la start-up Atomic-6 se positionne en pionnière avec une innovation révolutionnaire : des tuiles protectrices qui allient légèreté, robustesse et technologie avancée. Leur intégration dans le satellite Starburst-1, développé par Portal Space Systems, illustre la réponse proactive de l'industrie face à cette menace croissante et marque un tournant dans la manière dont les engins spatiaux sont protégés. Avec Trévor Smith, fondateur et P.-D.G. d’Atomic-6, nous explorerons les avancées de cette technologie et ses applications potentielles au-delà des missions orbitales.... Lire la suite
Dans l'entretien qui suit, Philippe Pinczon du Sel revient sur la genèse de ce projet, sur les objets qui l'ont le plus marqué et sur les questions que soulève, pour l'avenir, la présence humaine au-delà de la Terre.
Richement illustré, l'ouvrage de Philippe Pinczon du Sel, Objets abandonnés dans le Système solaire (Éditions Delachaux et Niestlé, 240 pages), est paru en librairie le 2 octobre. © Éditions Delachaux et Niestlé
La parole à Philippe Pinczon du Sel, ingénieur d'études au CNRS.
Futura : Comment est née l’idée de recenser les objets abandonnés dans le Système solaire ?
Philippe Pinczon du Sel : En me penchant sur l'encombrement de l'orbite terrestre, je me suis rendu compte que les mécanismes de prolifération des objets artificiels sont exactement les mêmes en orbite solaire, et que d'autres sont en œuvre sur les surfaces des astres. Au contraire de l'orbite terrestre, aucun travail de recensement complet n'avait été fait, je m'y suis donc attelé.
Futura : Vous souvenez-vous du premier objet qui vous a particulièrement marqué ?
Philippe Pinczon du Sel : Les emballages des instruments scientifiques jetés à la surface de la Lune lors des missions Apollo m'ont marqué lorsque j'avais dix ans, ils sont d'ailleurs à l'origine de mon travail de recherche.
Futura : Pourquoi avoir choisi le terme d’« archéologie de l’espace » ?
Philippe Pinczon du Sel : J'avais le choix d'aborder le sujet selon l'angle des déchets en les comparant à la « pollution » spatiale en orbite terrestre, celui de l'archéologie en les rapprochant des vestiges humains sur Terre, ou de rester neutre.
J'ai choisi l'archéologie car cela me semble être la réalité la plus juste au regard de tous les efforts et des sacrifices consentis. Par ailleurs, en France, le terme d'« Archéologie spatiale » est déjà emprunté, à tort à mon avis, pour désigner l'utilisation de l'imagerie satellitaire et de la photographie aérienne pour découvrir de nouveaux sites archéologiques. Il serait plus judicieux d'appeler ces activités « Archéologie par télédétection » et de rendre le terme d'« Archéologie spatiale » à l'étude des objets artificiels (re)trouvés dans l'espace.
Le foret factice, qui avait servi de bouchon à la tête de la perceuse du rover Perseverance le temps de la croisière, repose à la surface de Mars. Il n'était pas conçu pour perforer la roche et a laissé la place aux forets prévus à cet effet. Le trou de deux centimètres de profondeur dans lequel il avait été planté, avant de basculer, est à peine visible sur sa gauche. © Nasa, JPL (2022)
Futura : Comment avez-vous identifié et documenté plus de 5 000 objets ?
Philippe Pinczon du Sel : Essentiellement au travers des livres écrits par les acteurs des missions spatiales et, pour les missions Apollo, en lisant les transcriptions radio et les procédures publiées par la Nasa.
Futura : Quelle découverte vous a le plus surpris ?
Philippe Pinczon du Sel : Les masselottes « yo-yo » qui sont de petits blocs métalliques attachés au bout d'un câble. Ils sont déployés par les sondes pour ralentir leur rotation, puis sont largués, toujours attachés ensemble, dans l'espace. Bien que plus petites, je les considère comme des boules de pétanque errant à très grande vitesse dans le Système solaire.
Futura : Y a-t-il un objet dont l’histoire est particulièrement insolite ou méconnue ?
Philippe Pinczon du Sel : Plusieurs anecdotes me viennent à l'esprit, en voici une : la poignée de l'appareil photo utilisé à la surface de la Lune par Alan Bean, astronaute de la mission Apollo 12, souffrait d'un défaut. Cette poignée servait à la fois à tenir la caméra à la main et à la fixer sur un support du boîtier pectoral de la combinaison spatiale, serrée par une roulette. Lors de l'excursion géologique, au sud du cratère Halo, la roulette s'est cassée et est tombée à la surface puis, au moment d'arriver près de la sonde Surveyor III, la gâchette et la poignée se sont désolidarisés de l'appareil photo. Devenue inutilisable, Alan Bean a retiré le magazine de film du boîtier et a jeté la caméra sur le chemin de retour vers le module lunaire.
Futura : À quel moment un objet devient-il un vestige historique, voire un objet patrimonial ?
Philippe Pinczon du Sel : Concernant les véhicules spatiaux et les objets de mission, dès qu'ils deviennent inutiles et ce, que leur mission soit accomplie ou qu'elle se soit terminée de façon prématurée.
En revanche, les objets « insolites » (objets commémoratifs, privés, œuvres d'art, urnes funéraires), le sont de fait dès qu'ils atteignent l'espace. Les archéologues font la différence entre le contexte systémique d'un objet lorsqu'il est « vivant » et son contexte archéologique dès lors qu'il a cessé d'« être ».
En 2020, le rover chinois Tianwen 1 passe devant la coque supérieure et le parachute de la plateforme d'atterrissage. © CNSA
Futura : Ces objets racontent-ils davantage les prouesses techniques de l’exploration spatiale, ou ses erreurs et ses oublis ?
Philippe Pinczon du Sel : Sans aucune hésitation, ces objets racontent les prouesses des ingénieurs et des techniciens qui ont œuvré à la conquête spatiale humaine : à ses débuts, l'objectif principal de chaque mission était la réussite, quelles que soient les méthodes utilisées, car rien n'avait été fait auparavant. À leur place, nous n'aurions pas fait mieux et, aujourd'hui, nous bénéficions de leur expérience pour améliorer les systèmes et nous concentrer sur d'autres objectifs.
Futura : Peut-on vraiment parler de « déchets » dans un environnement aussi vaste que l’espace ?
Philippe Pinczon du Sel : Non, essentiellement pour deux raisons. D'une part, le terme de « pollution », que l'on associe au mot « déchet », n'est pas adapté pour l'espace car il sous-entend un impact négatif sur un écosystème, or il n'y en a pas de connu en dehors de la sphère terrestre. D'autre part, les 5 000 objets recensés dans le Système solaire sont les témoins des débuts de l'activité humaine dans l'espace, ils sont donc aussi précieux que les momies égyptiennes ou les vases étrusques.
Futura : Faut-il laisser certains objets sur place, ou envisager leur récupération ?
Philippe Pinczon du Sel : D'une manière générale, il semble plus important de les laisser sur place pour des milliers d'années que de les rapatrier pour les exposer dans des musées, les stocker dans des hangars ou, pire, s'en débarrasser par désintérêt au bout de quelques décennies.
Quoi qu'il en soit, il est techniquement impossible actuellement de récupérer le matériel sur les surfaces planétaires et en orbite solaire ; seuls quelques petits objets présents sur la Lune sont à notre portée, mais la question du coût de leur récupération se pose : cela en vaut-il la peine ? Probablement pour étudier leur comportement après plusieurs décennies sous des conditions environnementales extrêmes ou pour nettoyer les sites des petits débris pouvant gêner les futures explorations ; quant aux sources nucléaires et aux explosifs non utilisés, ils sont moins dangereux dans leur état actuel que rapatriés sur Terre.
Futura : Comment concilier la valeur historique des vestiges avec la prévention des débris spatiaux ?
Philippe Pinczon du Sel : En faisant bien la distinction entre eux : ceux que nous pouvons appeler les « débris spatiaux » sont les petits objets générés lors du déploiement des atterrisseurs et de l'équipement scientifique à la surface des astres. Ces objets, qui ont une faible valeur historique comme les câbles et les sangles, peuvent gêner les déplacements, et les plus petites pièces tels que les fragments peuvent s'immiscer dans les équipements. L'idéal serait de ne plus générer de tels débris afin de préserver les objets qui ont une vraie valeur patrimoniale, à défaut de pouvoir les nettoyer.
Futura : Les objets déposés sur d’autres mondes, notamment les messages, œuvres ou urnes funéraires, posent-ils des questions particulières ?
Philippe Pinczon du Sel : On ne peut pas refuser au grand public de rêver d'espace en y envoyant une mèche de cheveux, un message d'espoir ou quelques grammes de cendres d'un être cher. Le plus important est qu'ils restent discrets et ne deviennent pas le but principal d'une mission, qui doit rester avant tout scientifique et au service de toute l'humanité.
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La question de l'utilité et du bon sens se pose en revanche pour les objets dont le seul but est de servir des intérêts purement commerciaux ou l'égocentrisme, comme la canette de soda qui devait être posée sur la surface de la Lune pour une série de photos promotionnelles et la voiture personnelle d'un milliardaire envoyée en orbite solaire.
Le couvercle en plastique transparent du rétroréflecteur laser, orné d'une bande rouge, se trouve à coté de l'instrument (mission Apollo 14, 1971). © Nasa
Futura : Si vous pouviez faire (ou) visiter un seul de ces lieux ou vestiges, lequel choisiriez-vous ?
Philippe Pinczon du Sel : Idéalement, il ne faudrait en visiter aucun afin de préserver le matériel. Toutefois, je choisirais le site de l'atterrisseur soviétique Mars 3, la première sonde à s'être posée en douceur sur la Planète rouge, afin de lever un mystère qui pourrait changer l'histoire de la conquête spatiale : les communications ont été perdues quelques minutes après l'exploit, alors qu'elle transmettait la première image de la surface ; elle devait ensuite déployer un petit rover à skis téléguidé par câble, le Prop-M, mais on ne sait pas si la panne l'en a empêché. Les images orbitales de MRO, un satellite états-unien autour de la planète, montre un trait droit partant d'un objet identifié comme étant du matériel de la mission, et des spécialistes ont interprété l'ensemble comme étant la « grue volante » et la chaîne qui ont servi à déposer la sonde à la surface.
Cependant, il est probable que ce soit l'atterrisseur lui-même et le câble de téléguidage du rover, dans l'hypothèse où la panne n'aurait pas été générale et que l'atterrisseur aurait continué à suivre son programme automatique, faisant ainsi de l'Union soviétique le premier pays à avoir déployé et opéré un rover sur une autre planète et sur Mars, 26 ans avant Sojourner de la mission Mars Pathfinder de la Nasa.
Futura : Quel objet souhaiteriez-vous que les lecteurs regardent désormais autrement ?
Philippe Pinczon du Sel : De nombreux articles de magazines et sur Internet font référence à « 96 sacs de déchets humains » abandonnés sur la Lune par les astronautes des missions Apollo : ils ne sont en réalité que 23, et seuls dix d'entre eux contiendraient des matières fécales. Ils ne pouvaient pas être ramenés sur Terre pour des raisons de masse et d'encombrement dans la cabine, la priorité étant laissée aux échantillons de roches et de régolithe lunaires. En tout état de cause, leur contenu est désormais stérilisé par les fortes radiations et deviendra très probablement poussière à terme.
Futura : Que restera-t-il de notre passage dans le Système solaire dans plusieurs milliers d’années ?
Philippe Pinczon du Sel : Nos connaissances sur les mécanismes de vieillissement du matériel dans le Système solaire restent à affiner, et ils dépendent du lieu : sur Vénus, la forte pression atmosphérique conjuguée à la chaleur intense et à la corrosivité de l'air auront raison du matériel ; en orbite solaire, sur la Lune et, dans une moindre mesure, sur Mars, le taux élevé de radiations va progressivement détériorer les structures et les matériaux. En revanche, il est possible que l'atterrisseur Huygens, protégé par la pression atmosphérique quasi équivalente à celle de la Terre et par l'environnement inerte et froid qui règnent à la surface de Titan, une lune de Saturne, tire son épingle du jeu et devienne le seul objet humain d'exploration spatiale intact au bout de plusieurs millénaires.
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