Les Russes, la consternante décision du TAS et la réalité de la guerre

Quelle différence y a-t-il entre la perception du danger que l’on peut avoir dans le confort d’un tribunal sportif basé en Suisse et la réalité de la guerre? C’est ce que nous saurons très bientôt, semble-t-il.
Le Tribunal arbitral du sport (TAS) a rendu vendredi matin une décision qui a semé la consternation dans le monde du hockey et dans de nombreux parlements européens. Le TAS a ordonné la réintégration immédiate des équipes nationales russes dans toutes les compétitions organisées par la Fédération internationale de hockey (IIHF), et ce, à compter du prochain Championnat mondial junior masculin.
Le mondial junior sera présenté du 26 décembre au 5 janvier prochains à Edmonton et à Red Deer, en Alberta.
Cette décision extrêmement controversée survient à peine quelques semaines après que plusieurs candidats favorables à la Russie, à commencer par le nouveau président Franz Reindl, eurent été élus au sein du Conseil de l’IIHF.
La Russie a envahi l’Ukraine au début de l’année 2022, immédiatement après les Jeux olympiques d’hiver de Pékin. Dès le début du conflit, rapidement, l'IIHF avait pris la décision d’exclure les équipes russes de ses compétitions en invoquant des raisons de sécurité.
À titre d’exemple, le Championnat mondial de 2022 - l’événement le plus important de la IIHF - était présenté en Finlande cette année-là et il était hors de question que les athlètes russes franchissent les frontières de ce pays. Considérablement alerté par l’agression russe, le gouvernement finlandais entreprenait d’ailleurs des démarches historiques pour accéder à l’OTAN.
Le Championnat mondial de 2023 devait quant à lui être présenté à Saint-Pétersbourg. Dans ces conditions, évidemment, aucun pays ne souhaitait y participer.
Depuis l’invasion de 2022, l'IIHF a réétudié chaque année la situation géopolitique et les enjeux de sécurité que soulevait l’hypothèse d’une participation russe à ses compétitions. Et comme la guerre n’a jamais cessé en Ukraine et que les morts se comptent désormais par centaines de milliers, la conclusion du conseil de l'IIHF est restée la même. La participation des Russes soulevait des enjeux de sécurité trop importants.
La Fédération de hockey russe a porté sa cause devant le TAS, dont les audiences ont eu lieu du 23 au 26 octobre. Et après seulement quelques jours, le TAS a ordonné la réintégration de la Russie en faisant valoir que les préoccupations de sécurité évoquées par l'IIHF et les autres fédérations internationales n’avaient pas été suffisamment démontrées.
Durant ces audiences, les Allemands - qui doivent présenter le Championnat mondial en mai prochain - ont fait valoir qu’ils n’allaient pas délivrer de visas à l’intention de joueurs russes pour des raisons de sécurité.
Outre la menace que le conflit ukrainien fait peser sur la sécurité européenne depuis 2022, les autorités allemandes ont notamment mis à jour, en août dernier, un complot russe visant à faire exploser des avions-cargos à l'aéroport de Leipzig/Halle.
Les Allemands ne prennent pas le conflit ukrainien à la légère. En 2023, quand la Fédération internationale d’escrime a annoncé la réintégration des athlètes russes, l’Allemagne s’est tout simplement désistée à titre d’organisatrice de la Coupe du monde. Il n’y a donc pas eu de compétition cette année-là.
À l’heure où ces lignes sont écrites, il est possible que le processus d’annulation - ou de déménagement - du prochain Championnat mondial de l'IIHF soit déjà en marche.
Pour nous, en tant qu'organisateurs, l'admission de la Russie entraîne des conséquences majeures en matière de sécurité, ainsi que sur les plans politique et économique
, a fait valoir le président de la fédération allemande, Frank Lutz.
Nous nous opposons au retour des équipes nationales russes dans les tournois internationaux. En tant que membre de l'IIHF, nous avons exprimé notre position de manière claire et sans équivoque, tant auprès du Conseil de l'IIHF que devant le TAS. Ce jugement modifie fondamentalement la donne pour le Championnat du monde de hockey sur glace 2027
, a-t-il poursuivi.
Qui plus est, l’Ukraine a été le dernier pays à se qualifier en vue du Championnat mondial de 2027. On imagine facilement le tollé si les Ukrainiens étaient écartés de la compétition pour faire place aux Russes.

Le logo de l'IIHF.
Photo : Getty Images / Tom Szczerbowski
Au Canada aussi, cette décision du TAS est aussi susceptible d’avoir des répercussions majeures. À compter de la fin décembre, le Championnat mondial junior sera présenté en Alberta, l’une des régions du pays où l’on compte les plus fortes concentrations de citoyens issus de l’immigration ukrainienne.
Il est facile d’imaginer le sentiment d’indignation qui surgira au sein de cette communauté si la Russie participe à ce tournoi. Pour le gouvernement de Mark Carney, le prix politique pourrait aussi s’avérer lourd à payer si le Canada devenait le premier pays à accueillir la Russie dans le cadre d’un tournoi de hockey.
Qui plus est, d’un point de vue politique, le Canada est un fidèle allié de l’Ukraine depuis l’agression de la Russie. Et le gouvernement canadien, qui accueille cette semaine le gratin de la diplomatie européenne à Montréal, fait des efforts considérables pour se rapprocher de l’Europe.
Le Canada acceptera-t-il de dépenser des millions pour assurer la sécurité des hôtels et des sites d’entraînement fréquentés par les hockeyeurs russes? Les matchs impliquant la Russie risquent-ils de donner lieu à des manifestations violentes dans les amphithéâtres et à l’extérieur de ceux-ci? Et ces matchs risquent-ils de donner lieu à des débordements ou à des événements violents sur la patinoire?
Au bout du compte, outre les préoccupations de sécurité, une foule de considérations politiques doivent être prises en compte. Il est toutefois difficile de croire que le gouvernement canadien risquera quoi que ce soit pour accueillir une équipe russe alors qu’à peu près personne ne veut la voir.
Lors des audiences du TAS, selon une source fiable, Hockey Canada a fait valoir qu’elle n’était pas intéressée à organiser des compétions internationales auxquelles participeraient les Russes.
Mais vendredi, la fédération canadienne s’est tenue presque coite. Hockey Canada a fait valoir la nécessité de mesurer les implications de la décision du TAS avant de prendre position.
La rapidité avec laquelle de nombreux pays ont réagi à cette nouvelle témoigne par ailleurs de son potentiel explosif.
En Lettonie, le gouvernement a adopté une loi interdisant aux équipes nationales d’affronter des équipes russes dans le cadre de rencontres internationales.
La position officielle du pays est à l’effet que la Lettonie participera aux compétitions de l'IIHF, mais n’affrontera pas la Russie (et, le cas échéant, le Bélarus) si le calendrier prévoit un affrontement entre les deux pays.
La Fédération de hockey tchèque s’est pour sa part dite très désagréablement surprise par la décision du TAS
.
La position de la Fédération tchèque de hockey sur glace demeure inchangée malgré la décision. Nous nous opposons à la participation de la Russie aux tournois de l'IIHF tant qu’elle mène sa guerre d’agression en Ukraine
, a fait valoir le secrétaire général Jan Černý.
La décision du TAS ne change pas non plus le cadre juridique et institutionnel tchèque
, a souligné cette fédération.
Plusieurs leaders politiques tchèques se sont par ailleurs vivement opposés à la décision prise par le TAS.
En Finlande, la fédération de hockey a qualifié la décision du TAS d’incrompréhensible
.
À nos yeux, rien ne justifie la participation de la Russie ou du Bélarus aux activités internationales de hockey dans le contexte actuel
, a déclaré le président, Heikki Hietanen.
La Fédération finlandaise de hockey sur glace s'engage toutefois à se conformer à la décision du TAS. En même temps, par contre, ses dirigeants promettent de comprendre et de soutenir tous les joueurs qui ne souhaiteront pas participer à ces compétitions
.
Enfin, le président de la Fédération suédoise de hockey, Anders Larsson, s’est dit extrêmement déçu
de la décision rendue par le Tribunal arbitral du sport.
Cela dit, même si son organisation est en total désaccord avec l’idée de rouvrir la porte aux Russes, elle entend respecter la décision du TAS. Un boycottage n’est une option
, a-t-il ajouté.
Les enjeux soulevés par cette décision du TAS surpassent largement les préoccupations sportives. Il sera très intéressant de voir si les gouvernements des pays censés présenter des compétitions de l'IIHF accepteront ou non de s’y conformer.
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