Crucifix, orgie et politicaillerie au TIFF
La série A posteriori le cinéma se veut une occasion de célébrer le 7e art en revisitant des titres phares qui fêtent d’importants anniversaires.
L’action se déroule en 1971. Au sortir de la salle de montage où il met la touche finale à son film The Devils (Les Diables), sur l’affaire des nonnes possédées de Loudun, le cinéaste Ken Russell écrit à John Trevelyan, secrétaire du Bureau du cinéma britannique de la censure : « Cher John. J’ai nettoyé la merde sur l’autel, excisé la flagellation, coupé l’orgie en deux […], le concept du “viol du Christ” s’en trouve renforcé. J’espère que vous ne serez pas tenté d’altérer cette séquence. » En vain, puisque ladite séquence et plusieurs autres seront censurées. Banni dans plusieurs pays et dénoncé par le Vatican, The Devils a longtemps été gardé dans les réserves du studio Warner Bros. comme un secret honteux. Voici, 55 ans plus tard, le film sorti de ce purgatoire.
Présenté au Festival international du film de Toronto (TIFF), le film a été restauré dans sa — jusqu’ici indisponible — version intégrale par Warner Bros. Clockwork, une nouvelle division du studio.
Campée en 1634, l’intrigue, rigoureusement documentée malgré les controversées apparences, relate comment le populaire et surtout séducteur prêtre de Loudun, Urbain Grandier (Oliver Reed), se retrouve dans la mire d’un cardinal de Richelieu avide de pouvoir (Christopher Logue). Détail crucial : à Loudun, catholiques et huguenots vivent en harmonie, au grand dam du roi Louis XIII et de son ambitieux conseiller.
L’instrument de la chute de Grandier : Jeanne des Anges (Vanessa Redgrave), la mère supérieure bossue du couvent des Ursulines, qui accuse l’homme d’Église de les avoir ensorcelées, ses consœurs et elle.
S’ensuivent déploiement de nonnes lubriques, torture, impiétés oniriques, mise au bûcher, masturbation frénétique…
Dans l’ouvrage que lui consacre Gene D. Philips, Ken Russell précise : « J’ai utilisé toute la documentation disponible [dont l’étude The Devils of Loudun, d’Aldous Huxley, et la pièce The Devils, de John Whiting], mais j’ai dû la réduire car elle est extrêmement vaste […] Le film a des choses à dire sur l’Église de cette époque, mais l’Église va y survivre. »
Ken Russell filme le tout avec force style baroque dans des décors massifs d’une blancheur saisissante créés par Derek Jarman, futur cinéaste culte (Sebastiane ; Edward II).
Coupes radicales
En 1971, Ken Russell est l’un des cinéastes les plus en vue de la planète après une série de téléfilms avant-gardistes tournés pour la BBC, et le triomphe du film Women in Love (Love), en 1969-1970. Pour autant, et bien qu’il soit d’ores et déjà reconnu pour ses extravagances thématiques et formelles, Russell n’a pas les coudées aussi franches qu’il le croit.
Ainsi, après maintes tractations avec le Bureau du cinéma britannique de la censure, le réalisateur est convaincu que sa version tiendra. Hélas, même pour obtenir une impitoyable classification « X », Russell doit retirer davantage de scènes et de plans. La durée du film est alors de 111 minutes.
Puis, coup de théâtre, le studio hollywoodien Warner Bros., qui produit et distribue le film, exige des coupes encore plus draconiennes : en Amérique du Nord, on projette des versions de 109, 108 et 106 minutes (comme à Fantasia, en 2010, à guichets fermés).
À noter que la fameuse séquence du « viol du Christ », lors de laquelle des religieuses en proie à un délire libidineux décrochent un crucifix géant et « profanent » celui-ci, retirée de toutes les versions, a été réinsérée dans la restauration : un « montage du réalisateur » de 114 minutes.
Une œuvre visionnaire
Dévoilé au festival de Venise, The Devils vaut le prix de la mise en scène à Russell. Outré, l’Osservatore Romano éructe : « Insulte à l’Église, insulte à la décence, insulte au cinéma ». Le journal officiel du Vatican n’est pas seul dans son camp : le film est conspué par une bonne partie de la critique « laïque » à sa sortie à la fin de l’été et au cours de l’automne 1971.
Stephen Farber, du New York Times, est l’une des rares voix dissidentes.
Évoquant des images « fantastiques et cauchemardesques qui possèdent un pouvoir psychologique ahurissant », l’auteur écrit : « The Devils est un film incroyablement ambitieux, conçu non pas comme un simple document historique, mais comme une œuvre visionnaire, une mise en garde prophétique sur la ténacité de l’ignorance et de la superstition […] Bien que catholique, Russell refuse de se laisser intimider par les piétés officielles. Son audace est ce qui confère à son œuvre son originalité ; il transgresse les règles du bon goût, il brise les conventions naturalistes éculées auxquelles la plupart des cinéastes s’accrochent. »
Même dans sa version charcutée, The Devils est un succès commercial.
Un film politique
Plus d’un demi-siècle après le scandale initial, le film est-il toujours aussi transgressif ? À certains égards, oui, à d’autres, non. Sa nature « visionnaire », elle, demeure. En cela qu’il s’agit d’une œuvre unique en son genre, même si elle a depuis inspiré beaucoup de cinéastes, de Lars Von Trier (Antichrist/Antéchrist) à Emerald Fennell (Wuthering Heights/Les hauts de Hurlevent), sans oublier Guillermo del Toro, admirateur avoué, qui a publiquement enjoint à Warner de ressortir le film.
Pourquoi The Devils a-t-il choqué à ce point les bonnes âmes en 1971, une période pourtant marquée par d’importants remous sociaux ? Ce n’est là qu’une hypothèse, mais peut-être cette réaction viscérale s’explique-t-elle en partie par le fait que critique et public n’avaient alors pas encore été exposés aux deux chocs cinématographiques charnières que sont Clockwork Orange (Orange mécanique, sorti en décembre 1971), de Stanley Kubrick, qui alliait violence et nudité avec une audace provocatrice sans précédent, et The Exorcist (L’exorciste, paru en 1973), de William Friedkin, qui fusionnait religion catholique et horreur d’une manière paroxystique inédite.
À ce mélange précurseur — et explosif — de religion, de nudité et de violence, Ken Russell ajoute une composante fondamentale : la politique.
À ce propos, le cinéaste est sans équivoque dans son autobiographie : « The Devils était une prise de position politique qui valait la peine d’être prise. Bien que les événements se soient déroulés il y a plus de quatre siècles, la corruption et le lavage de cerveau de masse orchestrés par l’Église, l’État et le commerce persistent, tout comme la soif insatiable de sexe et de violence qui anime le grand public. »
Un studio réticent
Critique et historien du cinéma, Mark Kermode revient en ces termes sur la réticence du studio à libérer le montage du réalisateur de sa geôle dans son balado Kermode Uncut. What To Do About The Devils : « Est-ce que Warner a déjà fourni la moindre explication ? Tout ce que je peux dire, c’est que lorsque nous avons réalisé Hell on Earth, le documentaire sur The Devils [en 2002], Warner a expliqué que la “tonalité de mauvais goût” du contenu, contenu incluant la séquence infâme du “viol du Christ”, leur posait problème. »
Cachez ce film que l’on ne saurait voir, en somme. De telle sorte qu’au fil des décennies, Warner a toujours refusé l’accès à la version intégrale du film. Même la prestigieuse collection Criterion a reçu une fin de non-recevoir.
Fondateur de Warner Bros. Clockwork, Christian Parkes a marqué un grand coup en insistant pour que The Devils soit le premier projet de restauration de la division. Exhibé dans toute sa blasphématoire splendeur à Cannes ce printemps puis ces jours-ci au TIFF, le film jouira d’une ressortie en salle en octobre. Il ne reste qu’à prier pour des éditions Blu-ray et 4K UHD.
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