À FrancoFaune, la chanson monte aux barricades
Tout a convergé à Bruxelles ce week-end. La colère, la confiance, le désespoir, la collaboration, dans les rues et sur les scènes du Botanique et des Halles de Schaerbeek. Les manifestants ont défilé au cœur de la capitale vendredi, samedi et dimanche, pendant que Théa, Zonmai, Yasmine et la MC Québécoise Sensei H rassemblaient les festivaliers pour leur donner à se défouler et à rêver.
Ça s’est d’abord passé vendredi dernier, lorsque les citoyens ont envahi dès la matinée les rues du centre de Bruxelles, répondant à l’appel de la Fédération générale du travail de Belgique pour une grande manifestation en opposition aux politiques sociales et économiques du gouvernement. Dimanche, nouveau soulèvement populaire (cette fois sans gaz lacrymogène) pour la Marche pour le climat, en attendant que les syndicats appellent de nouveau à la grève nationale lundi, à un moment où le gouvernement peine à faire adopter un budget prévoyant notamment des coupes dans les services publics et des hausses de taxes.
Comme on le mesure en France, la société belge bout ces jours-ci, portée elle aussi par la colère des étudiants. Alors que la manifestation devait officiellement se dérouler jusqu’à 14 h samedi, son écho a retenti au son des sirènes des voitures de police et des ambulances, des pétards et des bombes fumigènes jusqu’à la fin de l’après-midi — et symboliquement encore en soirée lors de ce grand événement signé FrancoFaune, qui se tenait aux Halles de Schaerbeek et qui mettait en scène Le Lou, Zonmai et la phénoménale Théa, musicienne trans adorée ce soir-là par plus d’un millier de jeunes fans.
Seul sur scène, mais comme un poisson dans l’eau, le Belge Le Lou a bien réchauffé les Halles pour Zonmai, Française d’origine établie à Bruxelles, où elle fignole son alliage de pop électronique, de rap et de R&B aux rythmiques tranchantes — assurée et naturelle malgré ses 23 ans, elle aussi possède un charisme qui crève les yeux et une verve engagée qu’on aimerait tout de même entendre avec juste un soupçon moins d’Auto-Tune.
« Est-ce qu’il y en a qui étaient à la manif aujourd’hui ? » a demandé Théa, venue présenter les chansons de son deuxième album, Popstar Speedrun, paru le 2 octobre dernier. La réponse fut bruyante, et assortie des mêmes chants antifascistes qui ont retenti dès la performance de l’attachant rappeur queer Le Lou en toute première partie. Révélée en France il y a trois ans, Théa Barromes canalise dans ses chansons emo-nu metal (avec une touche de trance et de techno pour lier le tout) le mal-être et la colère des personnes trans qui ont traversé l’adolescence en cherchant leur place dans ce monde qui brûle et saute sous les bombes. Redoutablement efficace en formule trio (guitare électrique, batterie, séquences électroniques), Théa fédère ceux et celles qui lui ressemblent et partagent son appel à la tolérance et à une société bienveillante.
Au Metarage
Plus tôt dans l’après-midi vendredi, les organisateurs de FrancoFaune avaient déniché une nouvelle salle, le Metarage, sise dans une ancienne imprimerie du quartier Saint-Gilles. Récemment investis par un regroupement d’artistes, les lieux ressemblent plus à un squat, décor parfaitement décrépi pour accueillir la performance de Sensei H, en formule trio (batterie, claviers). La rappeuse a fait belle impression avec son verbe précis cloué à des grooves coulants, levant même le voile sur quelques nouvelles compositions qui figureront sur son prochain album, attendu en avril prochain. Son titre ? Peine d’amour politique. Un peu comme ce que semble vivre la jeunesse belge et française ces jours-ci.
Les sirènes des voitures des forces de l’ordre se sont faites plus discrètes samedi après-midi, lorsque la jeune DC Lou nous a épatés avec sa chanson indie rock. Réponse belge à Courtney Barnett ou Soccer Mommy, avec une sensibilité pour la chanson folk (en français et en anglais sur son dernier mini-album, paru l’an dernier), DC Lou pourrait débarquer demain à l’Esco ou au Quai des Brumes et se trouver de nouveaux fans en trois chansons : les mots et les mélodies qui visent dans le mille, le groove surtout, articulé avec l’aide d’une batteuse, d’une bassiste et d’une claviériste. À surveiller.
Dernier coup de cœur de ce séjour bruxellois, la rappeuse Yasmine, tout en bas de l’affiche du samedi soir au Botanique, complexe de trois salles de spectacle attirant la crème de la nouvelle musique locale et internationale — c’est d’ailleurs dans la salle Rotonde, la plus grande, que se produisait Lou-Adriane Cassidy la semaine dernière. Au climat sociopolitique maussade, Yasmine a répondu par des rimes d’espoir, son rap lumineux aux parfums de musiques marocaines ajoutant de l’authenticité à son souffle. Lorsqu’elle éteint la boîte à rythmes pour chanter en s’accompagnant simplement d’une guitare acoustique, on mesure alors l’étendue de son talent et de ce qu’elle pourrait accomplir.
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