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Friday, October 30, 2026

Le grand «Merci» du cinéma français aux héritages maghrébins, acquis de haute lutte par les immigrés

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Ali Ghalem, Roschdy Zem, Jamel Debbouze, Hafsia Herzi… Le cinéma français et l’immigration maghrébine sont intimement et intensément entrelacés. Malgré des films bascule comme La Haine ou Indigènes qui ont bouleversé et enrichi le 7e art français, cette histoire reste largement méconnue. Un héritage et une influence pour lesquels des générations d’immigrés se sont battus. Entretien avec Clémentine Deroudille, commissaire de l’exposition « Une histoire du cinéma français. Héritages maghrébins » qui ouvre ce 30 octobre au Musée national de l’histoire de l’immigration à Paris.

RFI : Des documents rares, des extraits de films restés célèbres ou tombés dans l’oubli, des anecdotes, des interviews, des couvertures montrant les filiations entre des générations de réalisateurs et d’acteurs maghrébins ou d’origine maghrébine, quand vous évoquez ces « héritages maghrébins », parlez-vous d’héritages oubliés, d’héritages méconnus ?

Clémentine Deroudille : D’héritages méconnus. Il s’agit de retisser des fils et de raconter une histoire du cinéma français qui n'avait jamais véritablement été racontée, c'est-à-dire des Indépendances des années 1960 jusqu'à aujourd'hui. Nous racontons aussi comment les héritages maghrébins et l'immigration maghrébine ont façonné et transformé le cinéma français : avec de nouveaux acteurs et actrices, de nouveaux récits, de nouveaux décors. L’exposition montre aussi que la vivacité de ce cinéma ne serait pas celle qu’elle est aujourd’hui sans toutes ces figures pionnières. Il s’agit de tisser des fils et de raconter aussi comment des films des années 1960, qu'on connaît peu ou pas du tout, ont bouleversé des réalisateurs qui eux-mêmes ont transformé le cinéma plus tard.

Votre but était de construire une approche inédite de cette histoire ?

L’exposition est inédite, parce qu'il y a des films qui avaient totalement disparu. Disparus parce que pas archivés, pas conservés. On sait à quel point la conservation est fondamentale pour tout ce travail. Mektoub, d’Ali Ghalem, est le premier film qu'on présente dans l'exposition. Il a été restauré à l'occasion de cette exposition. C’est aussi ce film qui a donné envie à Mehdi Charef de réaliser plus tard Le Théorème d'Archimède. C'est ce film que Rachid Bouchareb a vu au Quartier latin et qui s'est dit : "tiens, nous aussi, on peut faire du cinéma". C'est ce film qui a fait qu’Abdellatif Kechiche a intitulé plusieurs de ses films Maktoub, pour rendre hommage à Ali Ghalem. Ça, personne ne le savait avant. Tout d'un coup, ce film va mettre en lumière de façon différente des films qu'on connaît tous ou qu’on devrait connaître. Le théorème d'Archimède, par exemple, est un film fondamental pour les familles d'origine maghrébine puisque c'est le premier à entrer dans les familles, à raconter des récits qui n'avaient jamais été racontés dans le cinéma français. Et c’est un film qui est trop méconnu. Pour nous, il est essentiel de rappeler l'importance de ce film dans l'histoire du cinéma.

En passant en revue les héritages maghrébins dans le cinéma français ou dans l’histoire de la France, vous parlez de « films bascule ».

Le grand film « bascule » est évidemment Indigènes de Rachid Bouchareb, dont on fête les 20 ans cette année et qui ouvre l'exposition. Indigènes bascule par son thème, puisqu'il va traiter d'un fait historique qui avait toujours été passé sous silence, l'apport des soldats étrangers dans l'armée française pendant la Seconde Guerre mondiale, et que ces soldats algériens, marocains et tunisiens, n'ont ensuite jamais perçu de retraite. C'est quand même un drame absolu. Grâce à ce film, le président de l'époque, Jacques Chirac, va faire passer au Conseil des ministres une loi qui va réviser les pensions de ces soldats. Mais la bascule consiste aussi dans l'apparition au premier plan de ces acteurs dont les parents sont pour la plupart d'origine maghrébine et qui vont bouleverser le cinéma français. Je pense à notre Jamel Debbouze « national », mais aussi à Sami Bouajila et Samy Naceri, qui avaient aussi joué dans un autre film bascule, Taxi, vu par dix millions de spectateurs. C'est hallucinant. Et c'est la première fois qu'un acteur d'origine maghrébine avait le premier rôle au cinéma.

Vue de l’exposition « Une histoire du cinéma français. Héritages maghrébins », au Musée national de l’histoire de l’immigration à Paris.
Vue de l’exposition « Une histoire du cinéma français. Héritages maghrébins », au Musée national de l’histoire de l’immigration à Paris. © Siegfried Forster / RFI

Parfois, grâce à ces héritages maghrébins, le cinéma rattrape le réel et, grâce au cinéma, les sujets entrent dans l’Histoire.

C'est une exposition autour du cinéma, de l'importance de la caméra : une caméra pour dénoncer, pour réparer, pour visibiliser, pour donner à voir… En ce moment, il y a un fait historique qui est tout à fait d'actualité : le 17 octobre 1961. À l’époque, il y avait un appel des Algériens à manifester contre le couvre-feu qui était en place à Paris lors de la guerre d'Algérie. [La manifestation pacifiste protestait contre le couvre-feu instauré envers les seuls « Français musulmans d'Algérie ». À la suite d'une répression sanglante, il y a eu plus de 12 000 arrestations, au moins 150 Algériens tués par balle, jetés dans la Seine, NDLR]. Le lendemain de cette manifestation, les journaux français annonçaient la disparition de deux ou trois personnes. Tout d'un coup, grâce à un documentaire de Jacques Panigel [Octobre à Paris, 1962], cette histoire a été racontée. Pendant longtemps, ce film n'a pas eu de visa d'exploitation [il ne l'obtient qu'en 1973, après une grève de la faim de René Vautier, NDLR].

Il y a aussi Nos frangins, de Rachid Bouchareb, qui revient sur l'assassinat de Malik Oussekine par la police française. Mais ce qu’on ne sait pas, et que moi-même j’ignorais avant de voir ce film, c’est qu’il y avait aussi un autre jeune d'origine maghrébine, Abdel Benyahia, qui a été assassiné aussi par un flic en civil le même soir que la mort de Malik Oussekine. Grâce à Nos frangins, Abdel Benyahia s'est mis à exister dans les mémoires collectives de tous les spectateurs et spectatrices. C’est extrêmement important.

Le rôle des femmes, à l’image de Hafsia Herzi, est très présent dans cette exposition sur les héritages maghrébins.

Hafsia Herzi signe l'affiche de l'exposition avec La petite dernière, son dernier film. L’actrice est apparue dans un très grand film, La Graine et le mulet, d’Abdellatif Kechiche, qui a révélé Hafsia Herzi. Des années plus tard, cette magnifique actrice est devenue elle-même réalisatrice. Ce qui nous importait aussi, c’était de montrer les cheminements d’une grande réalisatrice française. Elle fait des films bouleversants, comme Bonne Mère, où elle va filmer l'histoire de sa mère, en tout cas d'une femme algérienne en France. Elle rend hommage à ces femmes qu'on a invisibilisées pendant si longtemps. Il faut savoir aussi qu'entre-temps, Hafsia Herzi est entrée au conseil d'administration de notre grande Cinémathèque française. Plus que symboliquement, c'est très important.

Vue de l’exposition « Une histoire du cinéma français. Héritages maghrébins », au Musée national de l’histoire de l’immigration à Paris.
Vue de l’exposition « Une histoire du cinéma français. Héritages maghrébins », au Musée national de l’histoire de l’immigration à Paris. © Siegfried Forster / RFI

Ces héritages maghrébins, comment ont-ils changé ou rendu visible l'image des hommes maghrébins, marocains, algériens, tunisiens, dans la société française ?  

On est parti d’images de travailleurs vivant dans de mauvaises conditions à Nanterre. Dans ces bidonvilles, la plupart des travailleurs algériens ont vécu jusqu'en 1973, mais il y avait aussi Barbès. Et, tout d'un coup, il y a eu cette reconnaissance et cette visibilité par les films et ils se mettent à exister pleinement dans le cinéma. Et ces acteurs deviennent des grands acteurs du cinéma français. L’exposition part de Mohamed Zinet [acteur et réalisateur algérien, né en 1932 dans la Casbah d'Alger, mort en 1995 à Bondy en France, NDLR] qui est vraiment « l'Arabe de service » dans les années 1980 du cinéma français, notamment avec Dupont Lajoie [réalisé par Yves Boisset en 1974], jusqu'à aujourd'hui, avec des enfants de parents d'immigrés.

Avec Roschdy Zem, on ne se pose même pas la question de savoir d'où il vient. Roschdy Zem est certainement un des plus grands acteurs français. Il y a aussi Reda Kateb. On parle de son père, Malek-Eddine Kateb, grand acteur franco-algérien [homme de théâtre et acteur algérien, né en 1942 à Guelma, en Algérie, et mort en 2000 à Paris. Il est le cofondateur du Théâtre national algérien, NDLR]. Malek-Eddine Kateb est vraiment « le méchant » dans les films français. Dans Les Aventures de Rabbi Jacob, de Gérard Oury, il joue celui qui tombe dans la cuve de chewing-gum. Aujourd'hui, Reda Kateb est un de nos plus grands acteurs et on s'en fiche de savoir d'où il vient. Cette exposition raconte toutes ces filiations. Aujourd'hui, ils ne sont absolument plus du tout assignés à quoi que ce soit, ils jouent tous les rôles. C'était, aussi pour cela important de montrer ce mur des César et Palmes d’or : Camélia Jordana, Samy Naceri, Sami Bouajila, Leïla Bekhti, Hafsia Herzi, Rachida Brakni… C'est le cinéma français.

Quand on remonte très loin dans l'histoire du cinéma, on découvre que les frères Lumière ont tourné en 1896 dans les rues de Tunis. Est-ce à ce moment-là que les influences et les héritages maghrébins ont commencé ?

Je me suis beaucoup posé la question. Cela a été la source de beaucoup de réunions : par où commençons-nous ? À l’époque, c'est plus un cinéma colonial. Et nous, on ne voulait pas parler de ce cinéma-là, puisque le sujet du cinéma des colonies mériterait une exposition à part entière. On ne voulait pas de cinéastes qui filment sur, mais de cinémas qui filment avec. Surtout, ce qui nous importait très fort dans l'exposition, c’est de démarrer par des réalisateurs maghrébins ou d’origine maghrébine. C'est pour cela que nous n’en parlons pas de ça, mais cela a été source de plein de discussions.

En préparant l’exposition sur les héritages maghrébins, avez-vous imaginé qu’elle sera d’une actualité brûlante ?

Malheureusement, on ne pouvait pas être davantage en prise avec l’actualité, en même temps, c'est aussi la fierté de cette exposition. En la montant, il y avait quelques passages qui nous semblaient essentiels, par exemple, dans Nos frangins, les passages des manifestations des étudiants contre la loi Devaquet en 1986, avec la chanson de la Mano Negra. On ne savait pas que ça allait être d'autant d'actualité. On ne pensait pas que René Vautier, immense réalisateur, serait connu de tout le monde grâce à un maire d'extrême droite du sud de la France qui a débaptisé le cinéma René Vautier, mais qui a permis à cent autres cinémas de prendre le nom de René Vautier. Et si l’on transformait ces blessures en quelque chose de positif et qu’on montrait que tous ces artistes nous nourrissent ? Et que c'est formidable qu'ils existent ou qu’ils aient existé.

Vue de l’exposition « Une histoire du cinéma français. Héritages maghrébins », au Musée national de l’histoire de l’immigration à Paris.
Vue de l’exposition « Une histoire du cinéma français. Héritages maghrébins », au Musée national de l’histoire de l’immigration à Paris. © Siegfried Forster / RFI

Une histoire du cinéma français. Héritages maghrébins, exposition au Musée national de l’histoire de l’immigration, Paris, du 30 octobre 2026 au 21 mars 2027.

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