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Tuesday, October 13, 2026

L’IA a-t-elle déjà imprégné notre lecture?

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Thélyson Orélien a déclaré mardi qu’aucune phrase de son roman C’était ça ou mourir « n’a été créée par une machine ». Mais depuis le début de cette saga techno-littéraire, plusieurs observateurs ont noté que des éléments se recoupent entre le style des intelligences artificielles et celui signé Orélien. Et si ce qui fait le charme de C’était ça ou mourir était cet arôme d’IA ? Serions-nous — lecteurs, auteurs — déjà empreints par l’écriture machine ?

La langue, on le sait, c’est l’usage. Et c’est l’outil d’écriture, le silex de toute la littérature. Et comme la langue, nos cerveaux sont plastiques, rappelle Nadia Guerouaou, chercheuse en neurosciences cognitives et spécialiste de l’intelligence artificielle (IA).

Nos cerveaux construisent en permanence un modèle interne du monde à partir de ce qu’ils perçoivent, écrit-elle dans Le Nouvel Obs. « Or, nous vivons désormais entourés de textes générés artificiellement. Comment notre façon d’écrire, et même de parler, n’en serait-elle pas façonnée ? » se demande-t-elle.

Des chercheurs du Max Planck Institute ont étudié l’influence, sur les conférences et les balados, des grands modèles de langage (large language models, ou LLM) au cœur de l’IA. L’étude laisse croire que les humains intègrent et intériorisent les choix lexicaux des LLM, même dans leur parole plus spontanée, rapporte Mme Guerouaou. « L’effet ne se résume donc pas au copier-coller de l’IA. Cette dernière s’insère dans notre environnement linguistique et transforme peu à peu les formes que nous finissons par produire nous-mêmes. Aucune sphère ne semble épargnée. »

Le plaisir automatique

Les modèles génératifs d’IA fonctionnent par probabilités. Ils puisent et reprennent « des formulations, des schémas narratifs, des types de métaphores qui sont les plus dominants (les plus probables) d’une époque donnée », résume le sociologue de la littérature Michel Lacroix, professeur à l’Université du Québec à Montréal. « Au fond, on retrouverait peut-être alors, à la lecture d’un roman IA, ce qui est déjà en nous — ce qui est intériorisé comme “écriture romanesque” », suggère-t-il.

On peut penser que des figures de style « déclenchent » un sentiment d’appréciation, poursuit de son côté Frédérick Plamondon, professeur en management et en éthique de l’IA à la même université. Juste avant le nouveau millénaire, des recherches ont montré que les médias interactifs suscitaient des réactions sociales. Un peu comme le font les formules de politesse : on les apprécie même si ce sont des formules automatiques. « De là, on pourrait conclure qu’un très mauvais roman réécrit par ChatGPT pourrait plaire à un grand nombre de personnes. Ça semble être le cas lorsqu’on considère la quantité stratosphérique d’AI slop sur les réseaux sociaux. »

On peut mesurer la qualité d’une œuvre selon plusieurs critères. Et le plaisir qu’on ressent à son contact en est un, rappelle M. Plamondon. Alors, la question de l’intégrité ou de l’authenticité peut devenir secondaire, comme celle de la manière dont fonctionne l’IA. Cela expliquerait qu’un grand nombre de personnes aiment un roman dont l’authenticité est remise en question.

« Le fait que nous soyons constamment exposés à des contenus visuels et textuels générés par des algorithmes d’IA ne peut que contribuer à transformer notre jugement esthétique », soutient le philosophe Jocelyn MacLure, professeur à l’Université Laval.

Une récente étude américaine inquiète d’ailleurs bien des gens du livre québécois depuis qu’Olivier Schmouker l’a relayée dans Les Affaires début octobre. « Readers Prefer Outputs of AI Trained on Copyrighted Books over Expert Human Writers » conclut que les lecteurs préfèrent un texte où l’IA a pastiché un grand auteur à des pastiches écrits par des professionnels de l’écriture.

« Il suffit de donner à une IA les moyens nécessaires pour produire un texte de qualité pour que les lecteurs avisés (ordinaires et experts) se mettent à l’aimer », résume M. Schmouker, « à le préférer à celui écrit par un écrivain humain. Ils trouvent les textes de l’IA “plus fluides”, “de meilleure qualité” et “plus engageants” ».

Habitudes, style et goûts

Dany Baillargeon, spécialiste en interactions humain-machine à l’Université de Sherbrooke, ne s’inquiète pour l’avenir du livre malgré l’éclairage apporté par cette étude. « Le rapport au texte, à l’œuvre, est beaucoup plus large que le rapport à ce que je lis, qu’on m’a mis sous les yeux. Les penseurs s’entendent : c’est impossible de recevoir une œuvre complètement dépouillée de son contexte. »

Selon le professeur, « ce que l’IA nous met en pleine face, c’est la vitesse ». La vitesse d’ingestion des écrits d’auteurs, de genres et d’époques différents. La vitesse de production.

Certes, on n’écrit plus aujourd’hui comme au XIXe siècle. Votre Devoir, par exemple, n’est plus écrit comme à ses premières années. Il y a toujours eu des conventions d’écriture propres aux époques, aux langues, aux lieux. Et des changements poussés par la technologie — imprimerie, dactylo, traitement de textes — ou la pensée humaine.

« L’adoption d’une convention d’écriture ou d’un style se faisait historiquement sur une longue période, après tout un cycle d’appropriation, explique Dany Baillargeon. Quelqu’un produisait un texte d’un nouveau genre stylistique. Il y avait du rejet des uns, de la reconnaissance de la part d’autres. Ceux deux aspects — rejet et reconnaissance — doivent coexister un temps pour qu’éventuellement, un style finisse par se stabiliser. »

Comme les grands modèles de langage fonctionnent par statistiques et vont vers le plus grand nombre, ils génèrent forcément de la norme. Ils récupèrent et optimisent les formes déjà présentes, déjà efficaces, note-t-il.

« Le style, c’est une variation sur une convention. Dans une phrase standard sujet-verbe-complément, le style sera dans la manière de varier et la forme et le texte. Pour réussir à amener la machine à sortir de sa convention statistique, à “faire du style”, il faut soi-même être conscient de sa propre convention et des conventions qui existent. Ça, c’est un travail d’auteur qui a vécu plusieurs épreuves de rédaction. »

Dany Baillargeon n’est donc pas de ceux qui croient à l’art IA. « Au contraire. L’IA refait un style qu’on connaît déjà intuitivement ou qu’on a introjeté, dont on ne se rendrait pas compte pendant qu’on est en train de lire. »

La suite des choses

Le lecteur d’aujourd’hui peut difficilement échapper aux écrits de l’IA sur les écrans ou dans les communications. Plusieurs voient d’ailleurs déjà venir le jour, probablement pas lointain, où l’on pourra demander à l’IA un livre sur mesure, suivant les envies de l’instant, écrit pour soi seulement.

Bien qu’on touche ici à un niveau supérieur de complexité dans l’organisation textuelle, le professeur Michel Lacroix rappelle que, dès 2008, « James F. English a souligné, dans The Economy of Prestige, qu’une des tendances des prix Nobel était de récompenser des œuvres “réconfortantes”, flattant notre sentiment d’humanité et d’espoir ». Le livre de Thélyson Orélien est d’ailleurs vu par plusieurs comme s’inscrivant dans une telle tendance.

« On peut dès lors se demander si un texte produit par l’IA à partir des Prix Nobel ne serait pas d’emblée le récit ultimement réconfortant d’une traversée d’obstacles sociaux, culturels ou psychologiques », note M. Lacroix.

« Dans la mesure où l’industrie de l’IA commercialise l’intelligence et l’expertise, qu’elle livre à la demande sur nos appareils… À qui appartient, à qui appartiendra la culture ? » s’interroge Frédérick Plamondon. « L’IA générative porte avec elle les éléments d’un projet de société structuré par l’accès aux conditions matérielles du calcul — l’accès par abonnement à des modèles et des centres de données, par exemple —, et l’intelligence synthétique n’est pas une marchandise (on la loue, on ne la possède pas). »

Le spécialiste poursuit : « Il s’agit d’un projet de société sur lequel nous ne sommes pas consultés. L’industrie écrit le projet, mais nous, nous ne tenons pas le crayon. »

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