Pour les cinéphiles, le cinéma Beaubien subsiste
Avec une exposition, une fête de quartier et des projections spéciales, le cinéma Beaubien célèbre dès ce vendredi un anniversaire important. Il y a 25 ans, une mobilisation citoyenne et politique empêchait ce lieu phare du cinéma d’auteur de fermer ses portes.
En 1937, lors de l’ouverture du cinéma Beaubien, il y avait 60 théâtres et palaces cinématographiques à Montréal. Aucun d’entre eux n’a gardé cette vocation sans interruption jusqu’à aujourd’hui. C’est l’une des choses qu’on apprend dans la toute nouvelle exposition permanente La traversée d’un cinéma de quartier, fraîchement installée entre les murs de l’endroit. Elle raconte notamment l’évolution de six de ces grandioses institutions disparues de l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie.
« Ici, on a le gros Pharmaprix [à l’angle des rues Saint-Denis et Bélanger]. C’était le super cinéma Rivoli. De l’autre côté, il y a Le Château, qui est devenu une sorte d’église, puis un centre de pratique de l’art circassien », indique Caroline Martel, la cinéaste et documentariste qui a conçu l’exposition, devant des images d’archives présentées dans cette dernière.
En évitant ce sort, le Beaubien a hérité du titre du plus ancien cinéma de la métropole à n’avoir jamais cessé de projeter des films. L’établissement, dont l’architecture évoque un paquebot, l’a pourtant échappé belle.
En 2001, son propriétaire, l’entreprise Loews Cineplex, annonce la vente de dizaines de ses cinémas pour éviter la faillite, dont celui qui avait été renommé à l’époque cinéma Dauphin. Une grande enseigne de pharmacies souhaite l’acheter. Mais sous l’impulsion de la population locale, de commerces et de personnalités publiques, un organisme à but non lucratif créé pour l’occasion réussit à l’acquérir et à le sauver.
« Rosemont–La Petite-Patrie, c’est un quartier de citoyens engagés, où il y a un appétit culturel », explique la directrice générale du cinéma, Roxanne Sayegh.
Ancré dans sa communauté
L’établissement devient un cinéma indépendant doté d’un modèle d’entreprise d’économie sociale. Il est dirigé par Mario Fortin pendant plus de 20 ans. « Toutes les liquidités qu’on a générées dans les dernières années — et c’est quelques millions — ont été réinvesties. Pour rénover le cinéma du Parc, pour rénover le cinéma Beaubien, pour rénover nos équipements, par exemple. On veut prendre des décisions responsables pour que nos lieux existent encore dans 20 ans », affirme Mme Sayegh.
Caroline Martel et Roxanne Sayegh jugent que le cinéma Beaubien a grandement contribué à la revitalisation du quartier et à sa vitalité commerciale actuelle. « On est super heureux que nos clients puissent prendre un café ou acheter un sandwich en sortant », dit Mme Sayegh.
Vingt-cinq ans et près de 5 millions de spectateurs plus tard, beaucoup de choses ont changé. La gestion presque familiale du début a fait place à une équipe de 25 employés. Le nombre de salles est passé de deux à cinq. Le cinéma Beaubien et le cinéma du Parc ont mis leurs ressources en commun en 2013. Le cinéma du Musée est quant à lui né en 2018, fruit d’une collaboration avec le Musée des beaux-arts de Montréal. Les trois cinémas ont adopté une identité commune, Cinéma Cinéma, en 2025. Dans un souci écologique, les boissons y sont servies dans des verres réutilisables depuis un an.
Un moteur de découvrabilité
Parmi ce qui n’a pas changé au cinéma Beaubien, il y a son architecture évoquant la forme d’un paquebot. Il y a sa billetterie extérieure, héritée d’une autre époque, utilisée dès que les files d’attente sont trop longues. Mais surtout, il y a son dévouement au cinéma d’art et d’essai, francophone et international. Sa programmation — comptant 700 films en moyenne par année — est significative pour la découvrabilité des films québécois.
« On est un joueur important pour les distributeurs. D’une année à l’autre, entre 250 000 et 300 000 personnes viennent ici. On peut avoir un impact énorme sur le succès d’un film. Pour certains films québécois, c’est jusqu’à 40 % des recettes de la billetterie qui est faite au cinéma Beaubien », souligne Mme Sayegh.
Roxanne Sayegh estime que son entreprise est aujourd’hui « bien positionnée », avec une croissance de son assistance de 27 % depuis quatre ans. Elle reçoit des subventions, mais 95 % de ses revenus sont autonomes.
« Je considère qu’on est chanceux, parce qu’on sait qu’il y a des cinémas qui ont fermé au Québec. Il y a des années difficiles pour d’autres cinémas indépendants à travers le Canada, qui ont des enjeux pour avoir accès à des films. Nous, on arrive à avoir le public au rendez-vous, à diversifier notre programmation », assure la directrice générale, même si la situation financière du cinéma Beaubien reste fragile et qu’il aurait besoin d’aide pour remplacer certains équipements de projection.
L’un de ses grands défis est de renouveler sa clientèle, qui est âgée de 60 ans en moyenne. Son équipe travaille notamment à développer la cinéphilie chez les enfants et accueille une centaine de groupes scolaires chaque année. Un film pour enfants est presque toujours à l’affiche. Pendant l’été, les samedis et dimanches matin, des films familiaux sont présentés gratuitement.
Un automne festif
Les 18 et 19 septembre, le cinéma Beaubien participe à la fête de quartier L’été qui reste, organisée au parc Molson par l’Association des commerçants de Beaubien Est. Une projection extérieure du film C.R.A.Z.Y., de Jean-Marc Vallée, aura notamment lieu en présence des comédiens Danielle Proulx et Émile Vallée. Puis, cet automne, douze films québécois jugés marquants pour le cinéma Beaubien seront présentés au prix de 2001, soit 9 $.
« On a envie de célébrer le chemin parcouru avec toute notre communauté, puis de regarder ensemble vers l’avenir », déclare Mme Sayegh.
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