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Sunday, October 25, 2026

Midterms 2026: au Texas, la fronde contre les data centers fait tâche d’huile sur l’électorat républicain

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Au Texas, les projets de gigantesques centres de données dédiés à l’intelligence artificielle poussent comme des champignons, suscitant la colère des riverains inquiets de leurs répercussions. Ces frondes locales s’invitent dans la campagne électorale de mi-mandat et pourraient mettre en difficulté les républicains dans des zones où le vote « rouge » semblait pourtant acquis. 

De notre envoyé spécial à Granbury au Texas,

« Vous auriez dû venir ce matin, le bruit était encore plus fort, entre 80 et 100 décibels », nous lance Cheryl Shadden en nous accueillant sur sa propriété. Cette infirmière anesthésiste vit un enfer depuis trois ans et la construction d’un data center de minage de bitcoins de l’autre côté de la route qui jouxte sa propriété située non loin de la ville de Granbury dans le comté rural de Hood, à une grosse centaine de kilomètres au sud de Fort Worth. L’installation, qui est couplée à une centrale électrique à gaz pour l’alimenter en énergie, fait du bruit en permanence, un peu comme les réacteurs d’un avion sur le point de décoller, à cause des 65 000 ventilateurs qu’elle utilise pour refroidir les serveurs.

Ce bourdonnement se fait entendre à plusieurs centaines de mètres à la ronde et cela n’est pas sans conséquence sur la santé. Dans la zone, de nombreux voisins rapportent des maux de tête, des vertiges, des problèmes de sommeil mais aussi beaucoup de stress pour les animaux qui vivent à proximité. Cheryl Shadden et ses voisins ont demandé de l’aide aux autorités locales sans succès. Marathon Digital, l’entreprise qui possède ce data center, n’a pas pris de mesure particulière pour limiter le volume sonore de ses installations.

Le centre de données de minage de bitcoins et sa centrale électrique à gaz opérée par la société Marathon Digital, qui se trouve juste en face de la propriété de Cheryl Shadden, le 21 octobre 2021, à Granbury.
Le centre de données de minage de bitcoins et sa centrale électrique à gaz opérée par la société Marathon Digital, qui se trouve juste en face de la propriété de Cheryl Shadden, le 21 octobre 2021, à Granbury. © Pierre Fesnien/RFI

300 centres de données en activité au Texas, au moins 248 autres en projet

À l’approche des élections de mi-mandat, la question de la prolifération de ces data centers qui poussent comme des champignons pour soutenir la course à l’intelligence artificielle avec la Chine encouragée par l’administration Trump est omniprésente aux États-Unis. Elle a pris une ampleur toute particulière au Texas. Selon un décompte du Texas Tribune, le « Lone Star State » accueillerait déjà plus de 300 centres de données en activité et au moins 248 nouveaux seraient en projet. Si la « Big Tech » a jeté son dévolu sur le Texas, cela n’a rien d’un hasard : les terrains y sont peu chers, il y a beaucoup d’espace et l’État dispose d’infrastructures électriques et énergétiques auxquelles peuvent être facilement reliées les installations. Sans compter la réputation pro-business du Texas qui offre des avantages fiscaux aux entreprises qui s’installent dans la région.

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Selon de récents sondages, 70 à 75 % des Américains sont opposés à la construction d’un data center à proximité de chez eux. À Hood County, ce ne sont pas moins de huit projets de construction qui sont en cours de discussion. Craig Jackson, un habitant de Granbury, se bat lui avec son groupe « Voices of Granbury » contre l’un d’entre eux, le Project Patriot. Un projet de data center de plus de 840 hectares accompagné de cinq à six centrales électriques à gaz pour l’alimenter. Le tout à moins de 100 mètres de sa maison. Avec « Voices of Granbury », il a lancé des poursuites judiciaires contre les membres du conseil municipal, leur reprochant leur manque de transparence. Une pétition de révocation des élus a également été lancée. Elle a recueilli 1 400 signatures, soit près de 15 % des habitants de Granbury.

« On a vraiment l’impression d’une invasion »

Preuve de l’opposition d’une très large partie des habitants de la région aux centres de données, la route qui mène au ranch de Brian et Laura Crawford dans la vallée de Paluxy est constellée de panneaux « Say no to data centers ». Ces deux retraités sont sous la menace du Project Comanche Circle, qui pourrait voir le jour juste en face de leur ranch situé en pleine nature. Le projet de départ envisageait une infrastructure s’étendant sur près de 930 hectares. « C’est presque trois fois la taille de Central Park », soupire Brian Crawford désabusé. Alors quand sa femme Laura a entendu Donald Trump dire fin août que les communautés qui refusaient l’installation de centres de données finiraient « pauvres et arriérées », elle est restée stupéfaite. « Nous aimons notre mode de vie, et nous ne voulons pas, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, subir des nuisances lumineuses et sonores, ni voir des bâtiments industriels s'implanter juste à côté de chez nous. Et si cela fait de nous des gens "arriérés", eh bien, je suppose que je suis heureuse de l'être », explique-t-elle.

Brian et Laura Crawford et Joanne Carcamo de l'association Protect the Paluxy Valley, le 22 octobre 2022.
Brian et Laura Crawford et Joanne Carcamo de l'association Protect the Paluxy Valley, le 22 octobre 2022. © Pierre Fesnien/RFI

Avec l’association Protect the Paluxy Valley qu’ils ont créée pour rassembler les riverains, les Crawford ont toutefois réussi à obtenir une première grande victoire. Mi-octobre, la Cour des commissaires de Hood County a refusé son permis de construire à Sailfish Investor qui porte le Comanche Circle Projet. L’entreprise promet toutefois de poursuivre le comté. L’histoire n’est donc pas complètement terminée, mais elle prouve que la mobilisation peut porter ses fruits et l’association veut continuer à se battre contre les autres projets en cours.

« Ce qui est frappant à Hood County, c'est qu'il ne s'agit pas seulement d'un ou deux projets, on parle de huit projets en cours de data centers. On a vraiment l'impression d'une invasion, détaille Joanne Carcamo, la porte-parole de Protect the Paluxy Valley. Comme ils sont concentrés sur un périmètre restreint, un plus grand nombre de personnes se retrouve touché. Nous bénéficions donc d'un fort soutien de la part de la communauté, car les habitants vont subir des nuisances sonores, supporter sept à dix années de travaux, et être exposés à la pollution — avec des risques de contamination de l'eau, voire un épuisement des nappes phréatiques ».

« Ces data centers, ils rendent les gens fous de rage »

Dans la région, le sujet est sur toutes les lèvres. « Ces data centers, ils rendent les gens fous de rage ici, nous a confié la réceptionniste d’un hôtel de Granbury. Je suis démocrate et mon cousin vote républicain depuis toujours et on a souvent des débats. Et cette année, il m’a dit : "je crois bien que je vais être obligé de voter comme toi". Le sujet risque de poser beaucoup de soucis aux républicains lors de ces midterms »,veut-elle croire.

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À Hood County, les électeurs ont pourtant voté à 82,5 % pour Donald Trump en 2024. Mais face à la colère que suscitent les data centers, les républicains sont bien face au risque de voir certains de leurs électeurs se détourner d’eux, que ce soit à Granbury ou dans le reste de l’État. Pour Craig Jackson, cette question pourrait avoir un gros impact « non seulement au niveau local mais aussi au niveau national. Nous avons interpellé nos élus et cela a permis de mettre en lumière l’influence financière considérable des géants de la Tech. Je pense que cela va changer la donne électorale ».

Les démocrates ont bien compris qu’ils avaient ici une opportunité à saisir. Cheryl Shadden a par exemple reçu la visite de Gina Hinojosa, la candidate démocrate au poste de gouverneur opposée à Greg Abbott qui se présente pour un quatrième mandat. Il est au centre de nombreuses critiques pour s’être montré trop indulgent avec les géants de la Tech et avoir encouragé l’installation des data centers. Ses opposants l’accusent notamment d’avoir reçu près de 22 millions de dollars provenant de groupes d’intérêt liés aux centres de données pour financer sa campagne. Tout au long de leur campagne, Gina Hinojosa, mais aussi le candidat démocrate au Sénat James Talarico, ne manquent jamais de rappeler que Greg Abbott a trahi le Texas en préférant servir les intérêts de la tech plutôt que ceux des Texans en déroulant un tapis rouge aux data centers.

Fractures au sein du Parti républicain

Face à l’ampleur prise par le sujet, Abbott a ordonné de mettre en pause tous les nouveaux projets au moins jusqu’à décembre. Mais pour Cheryl Shadden, qui vote républicain depuis toujours, c’est trop peu et trop tard. « Nous avons tous voté pour Trump et Abbott, année après année. Et là, ils viennent me dire qu’il faut que je vote à nouveau pour eux, et qu'ils vont me protéger ? Où était Abbot ces trois dernières années ? », s’emporte-t-elle.

Le sujet des centres de données est aujourd’hui tellement sensible qu’il va jusqu’à provoquer des lignes de fracture au sein même du Parti républicain. Rena Schroeder, une républicaine de longue date de Hood County, a par exemple estimé dans les médias qu’elle devait sa défaite à la primaire républicaine pour le poste de sénatrice du 22e district du Texas à son opposition aux data centers qui allait à l’encontre de la ligne du parti. Elle a depuis annoncé son soutien au candidat démocrate pour le poste.

Brian Crawford devant le grillage qui délimite sa propriété et derrière lequel le Project Comanche Circle était censé être installé juste avant que la cour des commissaires de Hood County ait refusé le permis de construire, le 22 octobre 2026.
Brian Crawford devant le grillage qui délimite sa propriété et derrière lequel le Project Comanche Circle était censé être installé juste avant que la cour des commissaires de Hood County ait refusé le permis de construire, le 22 octobre 2026. © Pierre Fesnien/RFI

Le commissaire à l’agriculture, un poste particulièrement important au Texas, Sid Miller, fervent partisan de Donald Trump, a lui aussi récemment tiré à boulets rouges sur la politique de son parti vis-à-vis des centres de données. « C’est entièrement la faute de notre gouverneur. C’est lui qui a instauré tout cela. Il a vanté le fait que nous allions devenir les leaders mondiaux en matière de centres de données dédiés à l’intelligence artificielle – et il a obtenu ce qu’il voulait. Mais tout cela se fait sans aucune réglementation ni supervision », a déclaré Sid Miller. « Je n’ai jamais voté pour les démocrates de ma vie, mais il y a deux républicains pour qui je ne peux pas voter. Je n’ai pas voté pour notre gouverneur, Greg Abbott. Il doit partir », a-t-il poursuivi, allant jusqu’à affirmer que la « pause » sur le développement des data centers décrétée par Greg Abbott n’était qu’un « stratagème ».

« Break the Rank »

Dans le comté de Hood, les républicains de longue date semblent en tout cas être de plus en plus nombreux à être prêts à voter démocrate pour exprimer leur mécontentement. « Nous avons vu récemment de plus en plus de personnes arborant des t-shirts "Break the Rank" (Rompez le rang, Ndlr). C'est en train de devenir un véritable mouvement ici, explique Laura Crawford. C'est une façon de dire : "Rompez avec votre vote républicain habituel et passez chez les démocrates". »

Pour Brian Crawford, il ne fait en tout cas aucun doute que le développement des data centers au Texas va avoir un impact sur les élections de mi-mandat. « Cela va avoir une incidence sur l'élection. Quant à savoir si cette incidence sera suffisante pour changer l'issue du scrutin, je ne saurais le dire car les courses électorales sont extrêmement serrées, analyse le retraité. Mais si la question est suffisamment importante pour qu'un électeur ne se détermine qu’en fonction de ce seul enjeu, alors ces personnes-là finiront par changer leur vote ».

Cheryl Shadden a, elle, depuis longtemps pris sa décision. Lorsque nous l'avons rencontré, elle venait de voter le matin même de façon anticipée. « J'ai voté démocrate, confie-t-elle. Et j'ai beaucoup de voisins qui vont faire pareil. Beaucoup de républicains, dans ce comté comme dans tout l'État, craignent de s'exprimer. Moi-même, j'ai eu droit à des remarques du genre : "vous prenez parti pour l'islam, pour les tueurs de bébés, pour Satan ou encore pour les communistes"... »

Cheryl Shadden devant le panneau «Non au bruit du bitcoin» qu'elle a installé devant sa propriété.
Cheryl Shadden devant le panneau «Non au bruit du bitcoin» qu'elle a installé devant sa propriété. © Pierre Fesnien/RFI

« Je suis très en colère, s'emporte l'infirmière anesthésiste. Et s'il faut que ces politiciens perdent leurs postes pour enfin comprendre que les gens sont furieux, et bien nous allons leur faire perdre leurs postes ! Et peut-être qu'à partir de ce moment-là, ils nous écouteront enfin », conclut-elle. 

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