C'est l'héroïne du meilleur film de l'Histoire du cinéma : depuis 50 ans, elle révolutionne notre regard sans faire de bruit

Cette héroïne n'a pas de super-pouvoirs, ne dézingue pas de gros méchants à coups de mitraillette, et ne se bat pas avec ses poings contre une horde de zombies... Pourtant, elle a révolutionné le cinéma !

En 2022, comme tous les 10 ans, le British Film Institute dévoilait son classement "Sight and Sought", comptabilisant les notes de 1 600 critiques professionnels à travers le monde, pour désigner les 100 meilleurs longs-métrages de l'Histoire du cinéma.
Cette fois-ci, Jeanne Dielman 23, Quai Du Commerce, 1080 Bruxelles, signé par la cinéaste belge Chantal Akerman, se retrouvait tout en haut du classement. C'est d'ailleurs la première fois qu'une réalisatrice atteignait le haut du podium.
Si cette oeuvre singulière a été élue meilleur film de l'Histoire du 7ème art, ce n'est absolument pas un hasard. Ce classement ne suffit évidemment pas à définir la valeur d’un long-métrage. Mais il témoigne d’un changement profond dans la manière dont l’histoire du cinéma est écrite et transmise.
Ce qui avait longtemps été considéré comme marginal, le quotidien féminin, le temps domestique, une mise en scène radicalement dépouillée, se retrouve au coeur du patrimoine cinématographique mondial.
Capricci
Une héroïne ordinaire devenue extraordinaire
Le récit nous entraîne dans un appartement bruxellois. Jeanne Dielman, interprétée par l'actrice française Delphine Seyrig, mène une existence réglée au rythme immuable des tâches domestiques.
Veuve et mère d’un adolescent, elle consacre ses journées à cuisiner, ranger, faire le ménage et veiller au bon déroulement de chaque geste du quotidien. Pour subvenir à ses besoins, elle reçoit également des hommes chez elle, se livrant à la prostitution dans le secret d’une routine soigneusement organisée.
Tout semble obéir à un ordre précis, où chaque minute trouve sa place et où le moindre écart paraît impossible. Pourtant, derrière cette apparente tranquillité, une tension sourde s’installe peu à peu. Les gestes se répètent, les silences s’allongent et les habitudes commencent imperceptiblement à se dérégler.
À mesure que les repères de Jeanne vacillent, son quotidien révèle toute la violence silencieuse de l’enfermement domestique et de la solitude. Dans cette oeuvre hypnotique de Chantal Akerman, la banalité devient un espace de résistance, mais aussi le théâtre d’un bouleversement irréversible.
Evidemment, au centre de ce récit, Jeanne Dielman devient une véritable héroïne du quotidien. Ici, nous sommes évidemment loin des personnages féminins "grand public" façon Ripley dans Alien ou Sarah Connor dans Terminator ; pourtant Jeanne mérite également le titre d'héroïne culte.
Capricci
Une figure emblématique du combat des femmes
En effet, cette dernière a littéralement révolutionné le regard sur les femmes au cinéma. Il est des héroïnes qui marquent le 7ème art par leurs exploits, leurs révoltes ou leur destin exceptionnel, comme on l'évoquait avec Ripley ou Sarah Connor. Et puis il y a Jeanne Dielman.
C'est une femme qui cuisine, épluche des pommes de terre, fait les lits, nettoie son appartement et veille à ce que chaque chose reste à sa place. Rien, à première vue, ne semble faire d’elle une héroïne. Pourtant, en 1976, la cinéaste belge Chantal Akerman fait de cette femme au foyer l’une des figures les plus bouleversantes de l’Histoire du cinéma.
Avec Jeanne Dielman, la réalisatrice transforme les gestes les plus ordinaires en une expérience cinématographique radicale, à la limite du cinéma expérimental. Son film ne raconte pas seulement l’histoire d’une femme enfermée dans sa routine : il interroge la place que la société lui assigne, le travail invisible qu’elle accomplit et la violence qui peut se dissimuler derrière une existence apparemment ordonnée.
Jeanne Dielman est ainsi devenue une héroïne culte, non parce qu’elle incarne un modèle de courage traditionnel, mais parce qu’elle rend visible ce que le cinéma, et la société, ont longtemps préféré ne pas regarder.
Capricci
Une mise en scène révolutionnaire
Avec cette oeuvre fascinante, Chantal Akerman révolutionne le cinéma en accordant une place inédite au temps et aux gestes du quotidien, les mettant au coeur de sa mise en scène. Les plans fixes, les séquences longues et la répétition des actions nous plongent dans la routine de son héroïne pendant 3 heures et 18 minutes !
Là où le cinéma traditionnel aurait accéléré ou supprimé ces moments, Akerman choisit de les montrer dans toute leur durée. Peu à peu, cette répétition devient étouffante et fait ressentir l’enfermement de Jeanne. La mise en scène ne raconte pas seulement sa condition : elle nous la fait éprouver. Une manière radicale de transformer l’ordinaire en expérience cinématographique et politique.
Et bien évidemment, impossible de ne pas parler de Jeanne Dielman sans évoquer la performance de Delphine Seyrig. Cette dernière livre une interprétation d’une précision remarquable. Par ses gestes minutieux, ses silences et son visage impassible, elle donne une profondeur fascinante à un personnage qui exprime peu ses émotions.
Chaque infime changement dans son comportement devient alors chargé de sens. Actrice engagée dans les luttes féministes, Seyrig apporte également au rôle une résonance particulière.
Elle incarne une femme prisonnière des normes sociales tout en participant, par son travail, à leur remise en question. Son interprétation fait de Jeanne une présence magnétique, dont la fragilité et l’opacité continuent de hanter les spectateurs.
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Une révolte qui échappe aux conventions
Par ailleurs, Jeanne n’est pas une héroïne triomphante. Elle ne prononce aucun discours de libération et ne cherche pas ouvertement à renverser l’ordre établi. Sa révolte se dessine progressivement, à mesure que les repères de son quotidien se fissurent. De plus, le dénouement brutal du film refuse toute résolution facile et laisse le spectateur face à une profonde ambiguïté.
C’est précisément ce qui rend Jeanne si marquante. Le personnage ne représente pas une émancipation idéale, mais les conséquences tragiques d’une existence où les désirs individuels ont été étouffés. Son histoire révèle combien il peut être difficile de se libérer d’un système que l’on a fini par intérioriser.
Capricci
In fine, en faisant de la cuisine, du ménage, de l’attente et du silence les matières d’une oeuvre majeure, Chantal Akerman a transformé ce qui semblait insignifiant en sujet de cinéma, et ce qui semblait privé en question politique. Ainsi, Jeanne Dielman est une véritable héroïne parce qu’elle nous oblige à regarder autrement.
Elle incarne la fatigue invisible, la dignité méconnue et les contradictions d’une émancipation qui ne va jamais de soi. Sa force n’est pas de nous montrer comment une femme devient libre, mais de nous faire comprendre pourquoi cette liberté est si difficile à conquérir.
Et c’est peut-être là que réside son héritage le plus précieux ; après Jeanne, le quotidien des femmes ne peut plus être considéré comme un sujet mineur. Il est devenu, pour le cinéma comme le débat public, un territoire immense à explorer.
Longtemps considérée comme une oeuvre exigeante uniquement destinée aux cinéphiles, Jeanne Dielman est de plus en plus mis en avant, notamment grâce à la première place du classement des meilleurs films de tous les temps publiée par le BFI en 2022, prouvant ainsi le contraire. Ce long-métrage peut et doit être vu par le plus grand nombre.
Si vous avez envie de vous faire votre avis, Jeanne Dielman est disponible en Blu-ray et DVD dans toutes les bonnes crèmeries !
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