Manifestations en France: «dès qu'il y a un problème social», la droite européenne «rend les politiques migratoires responsables»

Après les scènes de chaos dans plusieurs villes de France en marge des manifestations du 17 octobre, les alliés européens traditionnels de Paris sont restés discrets, à l'exception notable de plusieurs dirigeants de formations d'extrême droite ou droite conservatrice qui y voient un argument en faveur de politiques migratoires plus strictes. L'analyse pour RFI de Sylvain Kahn professeur à Sciences Po, spécialiste de l'Union européenne et auteur d'Histoire de la construction de l'Europe depuis 1945 (éditions des Presses universitaires de France).
RFI : Après ce week-end de manifestations et de violences en France, les alliés traditionnels du pays – Berlin, Madrid, Londres – se sont fait particulièrement discrets. Comment expliquer cette distance ?
Sylvain Kahn : C'est assez classique dans l'Union européenne : les gouvernements des États membres ne commentent pas spontanément, ou pas immédiatement, des événements internes importants survenus dans un autre pays de l'Union.
Il y a d'abord une raison de principe. On part de l'idée que, dans l'Union européenne, on respecte la souveraineté et l'indépendance de chaque État membre : c'est le principe de subsidiarité. Cela n'empêche pas que les pays résolvent ensemble un certain nombre de questions. Mais jusqu'à preuve du contraire, l'Union européenne n'a pas été créée pour décider ensemble des politiques à mettre en œuvre face à un mouvement social dans un pays membre.
Il y a ensuite une seconde raison : on ne veut pas embarrasser un gouvernement ami en ajoutant des commentaires publics. Cela ne veut pas du tout dire qu'il n'y a pas de consultations, mais elles passent par les canaux appropriés : les représentations permanentes à Bruxelles, où les diplomates se parlent plusieurs fois par jour, ou encore les ministères des Affaires étrangères. On ne commente pas publiquement, d'abord parce que l'on veut bien comprendre ce qu'il se passe.
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Mais dans la pratique, le Premier ministre hongrois Peter Magyar a repris une théorie développée ce week-end par le président étatsunien Donald Trump sur un prétendu lien entre ces violences et l'immigration. Selon Peter Magyar, ces événements expliquent pourquoi la Hongrie préconise « les mesures les plus strictes possibles en matière d'immigration ».
Ce que vous évoquez ici renvoie à une seconde réalité de la vie politique de l'Union européenne, qui peut paraître contradictoire avec ce que je viens de dire, mais les deux existent en même temps : au fil des décennies, à mesure que l'Union s'ancre dans la vie de tous les Européens, il y a désormais une véritable vie politique européenne.
Pour bien me faire comprendre, je reviendrais sur un épisode de cet été : ce qu'on a appelé la crise des migrants de Ceuta, début août 2026. Immédiatement, la Première ministre italienne Giorgia Meloni, figure de l'extrême droite et cheffe de la famille politique des conservateurs et réformistes européens, dont le groupe parlementaire est très important au Parlement européen, s'en est prise politiquement à Pedro Sanchez, le Premier ministre espagnol, chef de file de la gauche socialiste en Europe. Entre l'Espagne et l'Italie, il y a pourtant beaucoup de kilomètres et pas de frontière commune. Cela montre bien qu'il existe une vie politique à l'échelle européenne.
Revenons à Peter Magyar. Il ne condamne pas, il ne prend pas position sur les agissements du gouvernement français. Il constate qu'un événement social très important s'est produit quelque part en Europe et, en tant que dirigeant, il en tire des conclusions pour sa propre politique et pour ce que les Européens devraient faire ensemble. À la différence de Donald Trump, il ne porte pas de jugement de valeur sur la vie politique française, mais il tire des conclusions des événements survenus en France en tant que leader européen.
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Peter Magyar siège au Parti populaire européen (PPE)...
C'est un leader de droite très conservatrice. Le PPE est le grand groupe de droite classique, conservateur et démocrate-chrétien, celui qui compte le plus de députés au Parlement européen. Magyar fait partie de son courant le plus conservateur. On n'est donc pas surpris qu'il réaffirme, à cette occasion, la position traditionnelle de son parti et de la droite hongroise : sur la question migratoire, une position extrêmement ferme.
Ce qui interroge, c'est qu'il n'y a rien, dans les événements sociaux qui se sont passés en France les 17 et 18 octobre, qui permette de dire qu'il s'agit d'un problème migratoire. Magyar fait de la politique : il y a d'abord eu un très grand mouvement de manifestations, dont il ne parle pas, alors que c'était numériquement le plus important. Il y a eu des casseurs, il n'en parle pas. Il y a eu des pillages, et lui sous-entend que c'est parce que la France est un pays d'immigration. C'est son opinion.
En tant qu'universitaire, je peux dire que l'on ne dispose d'aucun élément permettant de faire un lien entre la politique migratoire d'une part et les pillages d'autre part.
C'est aussi une tendance plus large : on voit s'emparer d'une problématique nationale pour alimenter la droitisation de l'Union européenne. Peter Magyar n'est pas le seul : le Premier ministre polonais Donald Tusk fait ce lien avec l'immigration, tout comme Matteo Salvini en Italie ou l'extrême droite espagnole.
Je ne sais pas si cela montre une droitisation. Ce que cela montre, c'est qu'il existe dans la vie politique européenne des partis de droite très conservatrice – c'est le cas du parti de Peter Magyar –, ou d'extrême droite, comme la Ligue de Matteo Salvini, dont les eurodéputés siègent au Parlement européen dans un groupe très identifié comme tel : Les Patriotes pour l'Europe.
Ces partis de droite radicale et d'extrême droite ont aujourd'hui, dans la vie politique européenne, un écho et une audience plus forts qu'il y a dix ou 15 ans. Et en effet, ils mobilisent des événements qui se produisent quelque part en Europe au profit de leurs thèses, de leur idéologie et de leur programme, en l'occurrence sur la question migratoire. Est-ce que cela signale une droitisation ? Pas forcément. Cela nous rappelle que dans certains pays comme l'Italie ou la Hongrie, il y a des gouvernements de droite très conservatrice, voire radicale – et qu'en Pologne, un gouvernement plutôt démocrate-chrétien, celui de Donald Tusk, a une position apparemment du même type.
En réalité, il y a un débat à l'échelle européenne sur la question migratoire, et l'on voit que pour certains partis, dès qu'il y a un problème de type social – au sens large du terme –, on rend les politiques migratoires responsables.
Dernier point : la Russie. Sans grande surprise, ces événements s'affichent à la une des médias russes, qui parlent d'un « climat de guerre civile ». Comment expliquer cette réaction ?
En Russie, il n'y a pas de médias libres. Cela a été documenté par les spécialistes du pays : les médias font partie des instruments que déploie le pouvoir de l'État dirigé par Vladimir Poutine et son appareil répressif. En clair, nous sommes dans un conflit de type hybride entre la Russie et l'Union européenne.
Depuis dix ans, on le voit bien : chaque fois que la Russie peut utiliser les médias pour présenter des événements qui se passent en France ou en Europe sous l'angle de la crise, de la guerre civile, de la désintégration, elle le fait. En parallèle, on sait que l'État russe finance et soutient des partis politiques qui cherchent à ce que les Européens ne soutiennent plus la résistance ukrainienne face à l'agression russe. Ces partis sont bien souvent – ce n'est pas toujours le cas – des partis illibéraux, extrêmement critiques vis-à-vis de l'État de droit, comme la Ligue de Matteo Salvini en Italie ou le Rassemblement national de Marine Le Pen en France.
Pour moi, c'est un témoignage supplémentaire de l'action que mène l'État russe à chaque fois qu'il le peut : profiter des dissensions qui existent dans un pays européen, ici la France, pour, à sa manière, les aviver.
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