Caroline Darian, fille de Gisèle Pélicot: «La soumission chimique n'est ni un cas isolé, ni un fait divers»

Caroline Darian, fille de Gisèle Pelicot à la tête de l’association #Mendors pas Stop à la soumission chimique entend lutter contre un « fléau de santé publique ». «Toute la difficulté pour les victimes est de se rendre compte qu'elles ont été droguées à leur insu et de pouvoir raconter ce qu'elles ont vécu car la soumission chimique utilisée par les agresseurs leur enlève une partie de leur histoire », alerte celle qui n'a cessé d'alerter, d'informer et de sensibiliser le grand public.
RFI : Caroline Darian, vous êtes très vite sortie du silence. Un livre d'abord sur le choc de l'arrestation de votre père, puis vous avez décidé d'agir, de prévenir, de militer en créant en 2023 cette association #Mendorspas, qui lance une grande campagne de sensibilisation à la soumission chimique cette semaine. C'est quoi exactement, cette soumission chimique ?
Caroline Darian : La soumission chimique, c'est le fait de droguer une personne à son insu ou sous la menace à des fins de crime et majoritairement des fins de crime sexuel. Donc c'est vrai qu'en 2020, quand je découvre que ma famille est frappée par ce fléau, je me jette un peu à corps perdu dans cette croisade pour essayer de comprendre ce mode opératoire qu'a utilisé mon père. Et rapidement, en me renseignant auprès d'experts, notamment le docteur Leïla Shawashi, je vais me rendre compte que ce n'est absolument pas un cas isolé, ni un fait divers, et que derrière, c'est un véritable enjeu de santé publique. Et c'est la raison pour laquelle j'ai vraiment souhaité d'abord lancer un mouvement de prévention qui est devenu rapidement une association #Mendorspas, Stop à la soumission chimique. Et derrière, on n'a, depuis quatre ans, cessé d'alerter, d'informer et de sensibiliser le grand public, mais aussi les professionnels de santé sur ce mode opératoire qui est l'arme, en tout cas l'arsenal privilégié des agresseurs sexuels.
Parce que c'est bien ça dont il est question : des agressions invisibles que les victimes ne peuvent pas dénoncer parce qu'elles ne s'en rappellent plus ?
En fait, il y a plusieurs cas de figure. Il y a des victimes comme ma mère, qui n'ont aucun souvenir ni réminiscence. Et puis, il y a des victimes, en fonction des substances qui vont leur être administrées, qui vont avoir des flashs ou des souvenirs un peu nébuleux. Mais toute la difficulté pour les victimes, c'est de se rendre compte qu'elles ont été droguées à leur insu et de pouvoir raconter ce qu'elles ont vécu, parce que finalement, la soumission chimique utilisée par les agresseurs leur enlève une partie de leur histoire. Et souvent, le problème des victimes, c'est qu'elles n'arrivent pas à collecter les preuves nécessaires qui vont leur permettre de faire reconnaître aux yeux de la société, ou même aux yeux de la justice, qu'elles ont été abusées, parce que les substances les auront complètement immobilisées d'une certaine façon.
Et donc, il y a des signes, des symptômes, des éléments qui doivent interpeller ?
Déjà, quand on ne se souvient pas exactement de ce qui s'est produit, ou qu'on se réveille habillée d'une certaine façon. On a quand même des symptômes qui alertent comme le manque de souvenirs. Après, il peut y avoir des traces physiques, des traces physiologiques. Et en fait, nous ce qu'on dit, c'est que si vous avez un doute, il faut investiguer ce doute. Et la seule façon de pouvoir collecter les preuves en temps réel, c'est d'aller faire des analyses d'urines, de sang et de cheveux. C'est vraiment important que les victimes s'autorisent à aller investiguer. Aujourd'hui, il y a une plateforme, un organisme qui s'appelle le Centre de référence des agressions facilité par les substances, qui a été fondé par le docteur Leïla Chawashi pendant le procès de 2024 – le procès de mon père et de ses 50 autres co-accusés – qui permet justement aux victimes d'être entendues, d'être écoutées et d'être soutenues et de pouvoir bénéficier de ces analyses toxicologiques dans les meilleurs délais.
Vous écrivez : « Aucune enquête n'est en mesure de comptabiliser de manière exhaustive le nombre de victimes en France. » C'est parce que les victimes ne se rappellent plus ou ne déposent pas plainte, à cause de tout ce que vous venez de dire ?
En fait, oui, dans la plupart des cas, les victimes ne portent pas plainte parce qu'elles ne s'autorisent pas à le faire, parce qu'elles n'ont pas la capacité psychologique et émotionnelle de le faire, parce qu'elles s'en veulent, parce que dans la plupart des cas, elles vivent avec un sentiment de doute, de honte... Et donc, oui, il y a une enquête nationale qui existe tous les ans, mais qui se base, si vous voulez, sur les cas recensés par les réquisitions judiciaires. On sait bien que la majorité des victimes ne portent pas plainte, ou bien parce qu'elles s'ignorent. Comme ça a été le cas pour ma maman pendant dix ans. Ma maman, si on ne lui montre pas les vidéos et les photos d'elle complètement assommée par ces médicaments, ça aurait pu encore durer des années.
Dans cette campagne, il y a votre maman, Gisèle Pellicot, il y a ce spot à la télévision très fort, on voit aussi des affiches dans la rue. Est-ce que ça veut dire qu'on n'a pas assez alerté sur ce phénomène et que l'électrochoc du procès des viols de Mazan n'a pas suffi ?
Non, je pense qu'en fait, cette campagne montre ce que peut faire de mieux la communication, c'est-à-dire qu'elle se met au service de l'intérêt général. On a beau alerter dans les médias, on a beau faire des interviews...Vous savez, quand je raconte mon histoire, je raconte celle de ma mère, les gens ont du mal à s'identifier. L'utilité de cette campagne, c'est de montrer la pluralité des profils qui sont concernés par ce mode opératoire. On a des femmes, on a des enfants, on a même des hommes. Bien sûr, c'est une part mineure de ce que représentent les victimes en France, voire même à l'international. Mais en fait, cette campagne, elle vient chercher, elle vient prendre la main des victimes pour leur dire « si ça a pu vous arriver, n'attendez pas pour vous faire prendre en charge ». C'est ça qu'on essaie de faire avec cette campagne. On rentre dans les foyers, on interpelle dans les espaces publics avec ces affichages pour justement dire « attention, ça n'arrive pas qu'aux autres ».
Votre combat est né en France, mais il dépasse désormais largement nos frontières. Cette campagne, elle a vocation à être internationale ?
J'aimerais bien qu'elle le soit. D'abord, j'aimerais surtout qu'on arrive, en France, à l'institutionnaliser tous les ans. Cette campagne, ça a été quatre ans de travail pour l'association, pour les gens qui ont contribué à la faire naître. Ça représente un investissement colossal. Bien sûr, j'aimerais que ça soit d'abord tous les ans, comme on fait de la prévention sur le dépistage du cancer du sein, le dépistage des cancers tout court. Qu'on arrive à sensibiliser tous les ans sur cette cause d'utilité publique. Bien sûr, si on arrivait à la faire se répliquer à l'international, ce serait magistral.
En ce moment même, à l'Assemblée nationale, cette proposition de loi intégrale est débattue pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles. Il a fallu aussi cet électrochoc pour qu'on agisse sur la loi, la justice ?
Oui, ce qu'on fait avec cette loi intégrale, déjà, c'est qu'on milite pour que la prise en charge des victimes de violences sexistes, surtout sexuelles, soit globale, holistique, et qu'on ne prenne pas ces sujets-là de façon dispersée. Les victimes, elles ont besoin d'avoir un accompagnement, une reconnaissance et une protection globale. Et d'ailleurs, dans le cadre de cette loi intégrale, on essaye de faire passer des amendements qui concernent justement les victimes de soumissions chimiques pour mieux les protéger. Au regard de la justice, lorsqu'elles sont agressées, que ce soit des victimes de soumission chimique ou de vulnérabilité chimique, même lorsqu'une victime consomme volontairement des substances, qui peut être de l'alcool ou même des drogues, souvent les agresseurs utilisent leur état de vulnérabilité pour les agresser. Ça ne veut pas dire que parce qu'une victime aura consommé aussi volontairement des substances, qu'elle aura donné son consentement à l'agresseur. Et c'est tout ça qu'on essaye de faire passer dans cette loi aussi, c'est de mieux protéger ces victimes qui seront vulnérables, qui sont vulnérables. De manière générale, de toute façon, les agressions sexuelles, elles sont faites aux femmes et aux enfants. Vous voyez bien que dans la majorité des cas, ce sont quand même des profils qui sont fragilisés. Et c'est ça qu'on essaie de faire, de porter avec cette loi : de mieux les protéger, de mieux faire reconnaître leur statut de victime au regard de la justice.
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