Aya Nakamura au Centre Bell et «au centre de tout»
« La reine de France est en ville », ont annoncé les Francos de Montréal vendredi dernier via les réseaux sociaux. Enfin ! Après nous avoir fait faux bond à deux reprises ces dernières années, Aya Nakamura a donné samedi soir au Centre Bell son premier concert en nos terres conquises par sa version unique d’afropop, alignant les « Jolie nana », « Copines », « No Stress » et bien sûr « Djadja », la chanson qui a donné naissance au phénomène en 2018. Soirée sensuelle et cadencée à laquelle a même participé son invité Corneille.
Cette fois sera la bonne. Nakamura l’a même reconnu en début de concert, après avoir chanté « 40 % » et « Baby » : ça fait « très longtemps » qu’elle aurait dû nous visiter. Dès les premières mesures de « Jolie nana »suivant cet aveu, les fans lui avaient déjà pardonné, eux qui, du parterre aux dernières rangées tout en haut de l’aréna, chantaient à l’unisson avec elle.
En arrivant sur scène passé 21 h, après la longue intro exécutée par son orchestre — simple mais efficace, basse-batterie-claviers-guitare et deux choristes —, Aya Nakamura a pris un long moment pour admirer la scène, comme si elle ne s’imaginait pas qu’autant de Québécois pouvaient répondre à son appel (deux fois plutôt qu’une puisqu’elle répétera l’expérience dimanche soir, toujours au Centre Bell).
On imagine même qu’elle a trouvé rafraîchissant son bain de foule nord-américain. Car depuis « Djadja », la trajectoire de la musicienne, née au Mali mais ayant grandi en banlieue parisienne, fut marquée par d’immenses succès populaires et, malheureusement, des commentaires racistes et misogynes ayant atteint leur paroxysme lors de sa participation à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’été de Paris en 2024. On s’en souvient, sa performance sur le pont des Arts, accompagnée par les musiciens de la Garde Nationale, fut un (le ?) moment fort de cette cérémonie.
Point de polémique au Québec. Nul besoin de brûler sur scène la banderolle raciste déployée par un groupe d’extrême droite comme elle l’a fait le printemps dernier lors de ses trois concerts au Stade de France, réunissant alors plus de 220 000 spectateurs. Samedi soir, cette première rencontre avec le public montréalais s’est faite dans le plaisir et le partage.
En presque deux heures, elle a enfilé une trentaine de chansons ; la moitié d’entre elles se qualifient de hits, sur les radios d’Europe ou sur le web partout ailleurs. Impressionnant catalogue érigé en cinq albums qui donnent à entendre sa propre vision de la musique pop africaine, mélange intuitif de r&b, de rap (sa prosodie mi-chantée, mi-rappée sur « Sexy nana » par exemple, servie en fin de concert), de zouk et kompa (entre autres sur « Baddies », sa collaboration avec Joé Dwet Filé qu’elle a aussi gardé pour la fin), de reggaeton, d’afro-house et de rythmes dansants de la côte Ouest africaine.
Aya Nakamura est un genre musical en soi, avec son verbe, sa musicalité, son attitude. Sur scène, la diva n’est pas du genre à courir ou à s’époumoner en agrippant fermement son micro ; plutôt à prendre la pose, à se laisser entourer par ses dix danseurs, l’un deux prenant soin de lui tenir la main lorsqu’elle doit descendre les quelques marches de la plateforme jusqu’au plancher. Chic et cool, dans ses brèves interventions complice des femmes qui étaient venues la voir.
Au milieu du concert, elle a entamé seule « Avec classe », succès de Corneille daté de 2002, revisité il y a deux ans avec la reine de France. Accueil chaleureux du Québécois, joli clin d’œil d’Aya à son confrère — notons également que les chanteuses invitées en première partie (SLM, Gaelle, Aiza) sont toutes québécoises. Ça aussi, c’est chic.
Pour chipoter, on relèvera quand même que l’interlude vidéo animé façon manga qui donnait l’occasion à Nakamura de changer de costume fut inutilement long et brisait le rythme aux deux-tiers de la soirée ; la diva a cependant redoublé d’ardeur à son retour sur scène pour, comme elle l’a dit, « passer aux choses sérieuses », balançant « La pétasse », « Doudou », « Djadja », « Copines », « Carnet d’adresses » et « No Stress », dansantes et intenses.
Chaleureux concert de la part de cette artiste, sans doute la plus grande chanteuse de la francophonie aujourd’hui, cette francophonie incluant bien sûr les locuteurs du continent africain, s’il fallait le rappeler. Là-bas comme en Europe et au Québec, Aya Nakamura unit par la chanson pop d’expression francophone — un phénomène qui n’a vraisemblablement pas fini de nous étonner, et de faire parler : en décembre paraîtra aux éditions du Seuil l’essai Aya pour l’exemple : portrait d’une France aux rêves illimités, signé par l’autrice, critique et réalisatrice Christelle Bakima Poundza.
Aya Nakamura « cristallise exactement tout ce que la France est, a été et voudrait devenir », estime Bakima Poundza dans une entrevue parue plus tôt ce mois-ci dans le magazine Numéro. « Avec cet essai, je veux restituer des parts manquantes de l’histoire hexagonale. J’étudie comment le fait d’être une femme noire française d’origine malienne, introvertie, ayant grandi en quartier populaire, mère et artiste, c’est être à la croisée de presque tout ce qu’on peut considérer comme étant la marge. Pourtant, Aya Nakamura est au centre de tout. Même les plus beaux récits d’anticipation n’auraient pas pu le prévoir… »
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