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Saturday, September 12, 2026

«L’Inde est perçue comme un cheval de Troie américain au sein des Brics»

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L’Inde accueille les 12 et 13 septembre le sommet des Brics, avec les présences annoncées de Poutine et de Xi Jinping. Ce sommet survient sur fond de turbulences géopolitiques, mais aussi de fragilisation de l’Inde sur la scène internationale. Entretien avec le professeur à l'université de Leiden, Nicolas Blarel, sur les enjeux de ce sommet et sur l’image écornée de Narendra Modi, Premier ministre du pays hôte.

RFI : Le trio Modi, Poutine et Xi Jinping s'est vu récemment à Bichkek, dans la capitale kirghize, à l’occasion du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Ils se retrouvent à New Delhi ce weekend pour le sommet des Brics. Assistons-nous à l’émergence d’un axe Russie-Chine-Inde ?

Nicolas Blarel: Non, je ne le crois pas car New Delhi, Moscou et Pékin ont des intérêts trop divergents pour constituer un axe. D’ailleurs, jusqu’à encore récemment, on se demandait si le prochain sommet des Brics pourrait finalement se tenir, compte tenu des tensions entre la Chine et l’Inde. Dans ce contexte, que le sommet puisse avoir lieu est en soi un succès, mais les leaders réunis auront certainement du mal à trouver une position unifiée sur la situation internationale. Avec des rivalités internes entre les différents membres du groupement, on peut se demander si les participants réussiront à formuler une résolution finale consensuelle. Rien n’est moins sûr.

Quels sont les enjeux de cette 18e édition du sommet des Brics ?

La plupart des États membres ont besoin de ménager Washington et ne veulent pas s’engager dans des stratégies qui pourraient compliquer davantage leurs relations avec les États-Unis. Ils doivent maintenir en même temps la cohésion du bloc, dont la responsabilité incombe au pays hôte, en l’occurrence l’Inde.

La situation est d’ailleurs particulièrement sensible pour l’Inde qui est en train de négocier en ce moment même un accord de libre-échange avec les Américains. Soucieuse de ne pas susciter le courroux de Washington, New Delhi s’oppose à la dédollarisation des transactions économiques à l’intérieur des Brics, ce qui lui vaut d’être considérée comme le cheval de Troie au sein de ce groupement des puissances émergentes.

Dans ce contexte, il serait vain de s’attendre à des avancées majeures lors du sommet. Je ne serais pas étonné si la rencontre se terminait sur un communiqué final rappelant les principes généraux, pour cacher l’incapacité des participants à surmonter leurs divergences et s’accorder sur un texte.

Beaucoup pensent que l’atlantisme de Modi fait que l’Inde n’est pas au diapason avec les autres membres des Brics. Est-ce qu’on peut imaginer que New Delhi puisse se retirer de cette organisation ?

Avec la Chine, la Russie et le Brésil, l’Inde fait partie des pays fondateurs de ce groupement des pays émergents. Certes l’Inde sous Modi est plus proche d’Israël que de l’Iran, de l’Occident que de la Chine. Mais ce pays qui se définit en politique étrangère par sa doctrine de multi-alignement peut difficilement se retirer de cette organisation sur laquelle il s’appuie pour mieux peser sur la scène internationale et s’affirmer comme l’un des leaders du « Sud global ».

Qui plus est, le rapprochement inattendu des États-Unis avec le Pakistan à la faveur de la guerre avec l’Iran et les coups de boutoir commerciaux de Trump qui n’épargnent pas l’Inde ont poussé New Delhi à se rapprocher de sa rivale chinoise. On se souvient des images des accolades très médiatiques entre Modi, Poutine et Xi Jinping lors de la réunion l’année dernière de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), qui avaient beaucoup énervé Trump.

Cette année encore, l’Inde s’est de nouveau fait violence en signant le communiqué final du sommet de Bichkek de l’OCS qui va sur plusieurs points à l’encontre des positions actuelles de la diplomatie indienne. L’Inde ne peut se retirer des Brics et laisser le leadership des émergents à son rival chinois.

Ce 18e sommet des Brics survient dans un contexte d’affaiblissement de l’Inde sur le plan international. L’accord de défense signé en août dernier par le trio Pakistan, Arabie saoudite et Turquie fait partie des revers diplomatiques que ce pays a connus au cours des derniers mois. 

En effet, ce pacte est une mauvaise nouvelle pour l’Inde. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, parce qu’il remet en cause sa politique de rapprochement avec les pays du Golfe, une politique mise en œuvre par Narendra Modi depuis son entrée en scène en 2014. Certes, le traité ne vise pas l’Inde directement, mais en invitant le Pakistan, son frère ennemi, à jouer un rôle plus important sur la scène moyen-orientale, il réduit à néant les efforts de rapprochement de l’Inde avec les puissances du Golfe depuis une dizaine d’années.

Traditionnellement, le Pakistan était un allié militaire très proche des Saoudiens, à tel point qu’il y avait une dizaine de milliers de soldats pakistanais sur le territoire saoudien. Leurs relations se sont dégradées à partir de 2015, en raison d’un contentieux concernant les modalités de la participation pakistanaise à la guerre au Yémen. Les Indiens ont exploité cette opportunité pour se rapprocher de Riyad. La série de visites effectuées par le Premier ministre Modi a permis aux Indiens de signer avec le royaume une foultitude d’accords d’investissement.

Mais le principal succès de Narendra Modi a consisté à s’assurer de la neutralité de l’Arabie saoudite dans les conflits opposant l’Inde au Pakistan, notamment s’agissant des questions sur le Cachemire. Vu de New Delhi, le pacte conclu entre Riyad et Islamabad est une très mauvaise nouvelle, avec les autorités indiennes réduites à imaginer la position qu’adopteraient les Saoudiens si une nouvelle crise comme celle de mai 2025 venait à éclater entre l’Inde et le Pakistan.

Deuxièmement, il faut dire que Riyad, comme d’autres capitales de la région, a très mal vécu le rapprochement de l’Inde avec Israël. Elles ont plus ou moins ouvertement critiqué la visite du Premier ministre indien à Tel Aviv, quelques jours avant l’attaque israélo-américaine contre Téhéran, le 28 février. Ce sont les attaques menées par Israël dans la région, en totale impunité, sans se soucier des préoccupations stratégiques des pays du Golfe ni des escalades possibles, qui ont poussé Riyad à s’engager dans un accord de défense avec le Pakistan.

Rappelons que c’est seulement après les frappes israéliennes à Doha en septembre 2025, que l’Arabie saoudite a signé le premier accord de défense mutuelle avec le Pakistan.

Les déconvenues que l’Inde de Narendra Modi connaît ne sont pas seulement diplomatiques, mais aussi domestiques, comme on a pu le constater au cours des récentes manifestations étudiantes qui ont secoué la classe politique. Est-ce que ce mécontentement croissant de la population inquiète les partenaires étrangers de l’Inde ?

L’une des raisons pour lesquelles l’Inde est considérée comme un partenaire indispensable dans les capitales européennes, comme au Canada ou aux États-Unis - qui sont en train de négocier un accord de libre-échange avec New Delhi - c’est la formidable puissance démographique de ce marché. Les leaders étrangers tiennent compte bien sûr de la bonne performance économique de l’Inde, attestée par les taux de croissance de 6 à 7% l’an, les taux les plus élevés parmi les 20 économies les plus avancées de la planète.

Quand on parle avec les chefs d'État qui travaillent étroitement avec ce pays, ils vous parlent aussi de la très grande popularité du Premier ministre Modi en Inde comme auprès des diasporas indiennes. Ces indicateurs ont longtemps bénéficié à l’Inde pour sa projection d’image à l’international, notamment auprès des capitaines d’industries qui décident d’investir dans un pays ou non.

Le souci est que ces indicateurs sont aujourd’hui en train de s’écorner. C’est ce qu’on a vu dans la presse, dans les médias, qui fourmillent de reportages sur la liberté de la presse en Inde, sur la situation des droits de l’Homme, sur la condition des minorités, etc. Ils laissent entrevoir une situation générale qui est en train de se dégrader depuis quelques années.

La couverture médiatique de récente fronde des étudiants dans la capitale indienne fait état d’une répression disproportionnée des manifestants pacifiques. Leur crime, c’est d’avoir dénoncé un système éducatif corrompu, le manque de perspective, une croissance sans emplois...

Les revendications des étudiants frondeurs de New Delhi suscitent des questions sur l’efficacité du modèle indien, sur la réalité de la croissance : une croissance pour quoi ? Pour qui ? À quoi servent les investissements ? Et Narendra Modi lui-même, qui n’est pas très jeune, est-il au diapason avec les aspirations des jeunes générations ? Ce sont des questions qui se posent. Le sommet des Brics qui s’ouvre ce weekend permettra peut-être d’apporter des réponses à ces questions.

Nicolas Blarel est maître de conférences à l’Institut de science politique, à l’université de Leiden.     

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