Pourquoi y a-t-il des exécutions ratées aux États-Unis?

Lorsque Christa Pike, une femme condamnée à mort au Tennessee, a survécu à deux injections létales mercredi, elle est devenue la première personne à survivre à cette méthode d'exécution.
L'incident a beaucoup choqué le public américain et ravivé le débat entourant la peine de mort aux États-Unis. Mais pour Charles Perroud, coordonnateur pour l’abolition de la peine de mort à Amnistie internationale Canada francophone, ce n'était pas surprenant.
On est loin du premier cafouillage
, a-t-il souligné en entrevue à l'émission Les faits d'abord, samedi. À ce point, ce n’est pas monnaie courante, mais on a plus d’une quarantaine d’exemples, au fil des années, aux États-Unis, de cafouillages qui ont duré beaucoup trop longtemps pour les condamnés.
Le nom de Christa Pike s'est ainsi ajouté à la liste des prisonniers américains dont la mise à mort a été ratée, c'est-à-dire qu'elle ne s'est pas déroulée comme prévu, qu'elle a prolongé la souffrance de la personne condamnée ou qu'elle n'a pas entraîné la mort.
Depuis l'introduction de la peine de mort jusqu'en 2010, un peu plus de 7 % des exécutions par injection létale ont échoué au sud de la frontière, selon Austin Sarat, professeur de science politique au Amherst College, dont les données sont reprises par le Death Penalty Information Centre. Pour tous les types d'exécution, on parle d'un taux de 3,15 %.
Depuis 2021, l'organisme à but non lucratif, qui se consacre à la diffusion de données en lien avec la peine de mort aux États-Unis, a recensé 11 exécutions qui ont eu des complications en sol américain.
Le taux des exécutions par injection létale qui ont échoué aurait d'ailleurs connu une légère hausse depuis 2010, affirme Austin Sarat en entrevue au réseau CNN. Il se rapprocherait désormais de 8 %, soutient le professeur qui a consacré plusieurs livres à la peine capitale.
Au Tennessee seulement, l'exécution par injection létale d'un autre détenu, Tony Carruthers, a dû être interrompue plus tôt cette année, puisque les bourreaux n'arrivaient pas à lui poser un cathéter intraveineux. Le gouverneur de cet État du sud-est a suspendu dans les derniers jours les exécutions qui étaient prévues pour le reste de l'année.
Des bourreaux sans formation médicale
Comme dans le cas de Tony Carruthers, qui a obtenu un sursis d'un an, la plupart des exécutions considérées comme ratées
aux États-Unis sont interrompues parce que les bourreaux n'arrivent pas à trouver une veine ou à installer un cathéter pour administrer l'injection létale.
Dans son code de déontologie, l'Association médicale américaine, qui représente des médecins américains, interdit à ses membres de participer à des exécutions légalement autorisées.
Elles sont donc souvent menées par des gardiens de prison ou encore des volontaires. Si certains États exigent une formation médicale de base, d'autres se contentent de fournir des instructions rudimentaires à leurs agents carcéraux.
C’est des gens qui, souvent, au début, le font parce qu’on leur demande, parce qu’ils vont avoir une hausse de salaire
, explique M. Perroud. Bien souvent, c’est des gardiens de prison du personnel de l’établissement à qui on demande de faire ça.
En 2009, la mise à mort d'un condamné en Ohio a été annulée au bout de deux heures, lorsque le personnel pénitentiaire n'a pas été en mesure de lui poser une canule intraveineuse. Le détenu a été piqué à 18 reprises sur les bras, les jambes et les pieds. Un de ses os a même été atteint.
Une pratique rejetée par le milieu pharmaceutique
L'injection létale a été introduite aux États-Unis en 1977 comme méthode d'exécution de remplacement, jugée moins violente que la pendaison, la chaise électrique ou le peloton d'exécution.
Jusque dans les années 80, 90, on utilisait aussi des méthodes que je qualifierais de plus mécaniques, comme la pendaison ou encore le peloton d’exécution, mais à partir des années 90, puis, plus particulièrement, des années 2000, on s’est mis à utiliser les injections
, explique Francis Langlois, professeur d'histoire au Cégep de Trois-Rivières et chercheur associé à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul Dandurand.
L'injection létale est aujourd'hui la méthode d'exécution qui est de loin la plus répandue aux États-Unis.
À l'origine, le protocole prévoyait l'administration d'une combinaison de médicaments précis : un anesthétique, suivi d'un agent paralysant, puis d'une dose élevée de chlorure de potassium pour arrêter les battements du cœur.
Rapidement, des opposants à la peine de mort ont fait pression sur les entreprises pharmaceutiques pour les convaincre de ne pas participer à cette pratique. Plusieurs d'entre elles, dont Pfizer, ont cédé, ne souhaitant pas voir leurs produits associés à la peine capitale.
L'entreprise danoise Lundbeck, de son côté, a restructuré l'ensemble de son réseau de distribution afin de s'assurer que les prisons américaines ne puissent pas se procurer son anesthésiant.
D'autres, comme Hospira, ont complètement cessé de fabriquer des anesthésiques.

La peine de mort est un sujet profondément controversé aux États-Unis. Ses détracteurs rappellent que son effet dissuasif n'a pas été prouvé.
Photo : Getty Images / Brendan Smialowski
Devant une pénurie de substances, les États-Unis se sont tournés vers d'autres sources d'approvisionnement, comme des pharmacies de préparation. Ces dernières fabriquent des médicaments sur mesure, notamment pour des personnes qui ont des allergies.
Elles ne sont cependant pas soumises aux réglementations de la Food and Drug Administration (FDA), l'agence fédérale qui s'assure de la qualité et de la sécurité des aliments et des médicaments aux États-Unis, comme le sont les laboratoires pharmaceutiques traditionnels.
À cet effet, de nombreux rapports d'enquête ont déterminé que des doses de médicaments fabriqués dans des pharmacies de préparation pour des exécutions n'avaient pas les niveaux de concentration appropriés et étaient entreposées de manière inadéquate, ce qui peut altérer leur efficacité.
Face aux échecs de l'injection létale, certains États américains ont amorcé un retour vers des méthodes d'exécution plus « mécaniques » ou « traditionnelles », explique M. Langlois en entrevue à l'émission Les faits d'abord. Il cite l'exemple de l'Idaho, qui, en juillet, a fait du peloton d'exécution sa principale méthode de mise à mort.
Comment Christa Pike a-t-elle survécu?
Au Tennessee, mercredi, on a administré à Christa Pike deux doses de pentobarbital, un sédatif utilisé en anesthésie.
Il est possible que le médicament ait été injecté dans un tissu ou dans un muscle plutôt que dans une veine, ce qui aurait ralenti sa vitesse d'action.
Elle pourrait également avoir reçu des doses de pentobarbital insuffisamment puissantes ou mal adaptées à sa morphologie. Le Tennessee permet un maximum de deux doses de 100 ml.
Mme Pike était toujours inconsciente et sous assistance respiratoire dimanche, selon ses avocats, qui n'ont pas partagé de mise à jour sur sa condition depuis.
Son sort reste à ce jour incertain. Ses avocats demandent que sa peine soit commuée en prison à vie, mais le gouvernement pourrait décider de retenter une exécution.
Encore pratiquée dans 23 États américains, la peine de mort a été retirée du Code criminel du Canada en 1976.
Avec les informations de CNN et la collaboration de Béatrice Vallières
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