Les géants de l’IA sont-ils capables d’autorégulation ?
Les géants de l’intelligence artificielle (IA) sauront s’autoréguler, croit Donald Trump. Vraiment ?
De quoi parle-t-on ici ? D’une IA faisant craindre l’Armageddon même parmi ses créateurs. Et, dans un sens plus large, d’une industrie technologique marquée sous le sceau de l’omnipotence, voire d’une hégémonie oligopolistique que les États peinent à contrer.
Quelques gouvernements ont multiplié les initiatives — tantôt judiciaires, tantôt réglementaires — visant à encadrer ces entreprises, à limiter leur pouvoir et à s’attaquer à leurs abus de position dominante, mais sans trop de succès ou d’efficacité. Même le recours à l’angle de la fiscalité s’est fait peu convaincant face à un modèle économique faisant appel à l’optimisation fiscale.
En matière d’IA plus précisément, on a assisté à l’émergence d’un nombre encore plus restreint de géants au poids macroéconomique mondial. S’ils se concentrent dans quelques pays (les États-Unis, la Chine, Taïwan, la Corée du Sud et les Pays-Bas), leur portée est à la fois systémique et planétaire.
Malgré tout cela, le président américain s’est attardé à diaboliser ceux qui, encore récemment, ont soulevé les risques de l’IA, sinon pour l’humanité, sinon pour la sécurité nationale. D’entrée de jeu, il a adhéré à une approche empruntant à l’autorégulation. Il a certes nommé un référent du gouvernement américain pour l’IA en la personne de Jay Clayton, un avocat de bonne réputation, qualifié de sobre, ayant consacré le gros de sa carrière au droit des affaires dans le domaine privé. La presse américaine le présente comme un fidèle devenu entre-temps partenaire de golf de Donald Trump.
On dit aussi de lui qu’il est apprécié tant des politiciens que des dirigeants d’entreprise. Qu’il est un adepte du libre fonctionnement du marché.
D’ailleurs, quelques jours avant sa nomination, Jay Clayton affichait la même doctrine que le locataire de la Maison-Blanche, soutenant que l’industrie américaine de l’IA devait continuer d’avancer à pleine vitesse pour éviter d’être rattrapée par la Chine. Il a lancé sur la chaîne CNBC que « personne ne devrait penser que » ralentir le rythme de développement de l’IA, comme l’ont suggéré Dario Amodei (Anthropic), Sam Altman (OpenAI) ou Demis Hassabis (Google), « est une bonne idée », peut-on lire dans un texte de l’Agence France-Presse publié le 4 octobre.
Bref, Jay Clayton « ne va pas lancer de grandes manœuvres réglementaires », anticipe une source proche du secteur technologique citée par l’AFP — mais « s’il amène de la cohérence ou de la clarté, ce serait une réussite », faudrait-il se réjouir.
Investissements massifs
De quoi parle-t-on aussi ? D’une industrie engagée dans un sprint ne laissant aucun espace pour l’autorégulation. Les géants y vont à coups d’investissements massifs dans les centres de données, la fabrication de semi-conducteurs, l’infrastructure infonuagique et le matériel informatique.
Pour reprendre les données retenues par la Banque des règlements internationaux (BRI), les projections font ressortir une croissance des investissements mondiaux liés à l’IA devant osciller entre 3000 et 4000 milliards de dollars d’ici 2030. À titre de référence, il est estimé que les cinq géants de la techno auront engagé à eux seuls plus de 1000 milliards de dollars dans ces investissements entre 2025 et 2026.
La pression sur eux est forte. L’on parle d’investissements massifs financés non pas par les bénéfices, mais par l’endettement. Et ce, sans perspectives probantes de rendement, a rappelé le directeur général de la BRI, Pablo Hernández de Cos, dans un discours prononcé lors du Global Fintech Fest 2026 tenu en Inde le 10 septembre dernier. Ce discours, faut-il souligner, ne fait aucune référence au positionnement du président américain.
« Les valorisations boursières sont élevées et de plus en plus concentrées entre les mains d’un petit nombre d’entreprises, sur la base de prévisions ambitieuses de bénéfices futurs. Parallèlement, les dépenses d’investissement des plus grandes entreprises dépassent désormais leurs flux de trésorerie, ce qui les pousse à recourir de plus en plus à l’endettement et, surtout, au crédit privé », dit-il.
Le directeur de la banque des banques centrales va plus loin en parlant aussi de financement dit « circulaire », en grande partie opaque et interconnecté, impliquant l’engagement de joueurs composant leur chaîne d’approvisionnement. Il donne l’exemple des fabricants de puces et des fournisseurs de services infonuagiques à très grande échelle (les hyperscalers), qui conditionnent leur participation à l’achat de leurs puces et de leur puissance de calcul. Tout ce beau monde veut des résultats.
« Le problème est simple : si les rendements de l’IA s’avèrent décevants, un repli des investissements pourrait transformer le boom actuel des dépenses d’investissement en un krach », note-t-il.
Il ne fait pas de doute que les promesses de l’IA sont bien réelles, mais aussi que la prévention des dérapages arrive loin dans la liste des priorités et dans les plans d’affaires. N’en déplaise à M. Trump, les conséquences économiques mondiales de ce qu’il préfère appeler « superintelligence » dépend de choix politiques, et non de la technologie seule.
Quant aux risques qu’elle laisse peser tant sur la stabilité financière mondiale que sur la sécurité nationale, « les nouveaux modèles d’IA peuvent aider aussi bien les attaquants que les défenseurs, mais les risques sont asymétriques : les attaquants n’ont besoin de trouver qu’une seule vulnérabilité, tandis que les défenseurs doivent protéger l’ensemble du système », résume bien Pablo Hernández de Cos.
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