Vies réelles, vies virtuelles | L’art perdu de regarder dehors

Chaque dimanche jusqu’en novembre, Patrick Lagacé explore votre relation avec le monde numérique, à partir de témoignages recueillis lors d’un appel à tous auquel vous avez répondu par centaines.
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Que ce soit dans la salle d’attente du dentiste, dans l’aire d’embarquement à l’aéroport ou dans le train, Dominick Gauthier s’impose un « drôle de défi » depuis quelques mois.
Ce défi : ne pas plonger dans son téléphone.
« Dans la salle d’attente du dentiste où Foule sentimentale joue dans un vieux haut-parleur, à l’aéroport ou dans le train, je garde volontairement mon téléphone dans ma poche. Les premières minutes sont presque inconfortables… »
Il recommence à observer les gens, à regarder ses environs.
« Je laisse mes pensées vagabonder, à simplement être présent. Je réalise alors à quel point cette sensation est devenue étrange. Même lorsque je croise le regard d’un inconnu, j’ai parfois l’impression de rencontrer un regard vide, comme si nous étions tous ailleurs… »
Le nom de Dominick Gauthier vous dit sans doute quelque chose : ancien skieur acrobatique de haut niveau, il entraîne désormais des athlètes prometteurs, commentant parfois l’état du sport amateur au Canada et au Québec.
Nous ne venons pas du même milieu, lui et moi. Mais ayant le même âge, nous venons de la même époque, de l’époque prénumérique. Je comprends son sentiment de perte.
« J’ai eu la chance de voyager dans plus de 80 pays avant d’avoir une carte routière dans ma poche, dans mon téléphone. Voyager, ça voulait dire accepter de se perdre. Il fallait demander son chemin, essayer quelques mots de la langue locale, discuter avec des inconnus – Mi, Mé, Mo – pour se comprendre… »
Il se remémore l’Italie, il y a longtemps, quand il a demandé à deux vieux hommes son chemin jusqu’au Duomo de Turin.
« Ils se sont mis à s’obstiner passionnément en me pointant le Duomo… Dans deux directions complètement opposées ! Aucun GPS, jure-t-il, ne m’aurait offert ce merveilleux moment. Et c’est souvent dans ces détours que naissaient les plus belles histoires. »
PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE
L’ancien athlète et entraîneur Dominick Gauthier
Dominick Gauthier voyage encore beaucoup, au milieu de touristes qui regardent leur téléphone plus que les lieux qu’ils sont en train de découvrir.
L’ancien athlète s’inclut dans le lot : « Aujourd’hui, je peux traverser une ville sans parler à personne. »
Tout est à un clic, facile à trouver. Mais « trouver », est-ce « découvrir » ?
« Que ce soit au Château Frontenac ou au château d’Osaka, poursuit Dominick Gauthier, nous avons souvent le réflexe de sortir notre téléphone avant même de contempler ce que nous avons sous les yeux. On veut connaître l’histoire avant d’avoir regardé les pierres. »
On regarde une vidéo qui nous explique ce qu’on aurait pu ressentir en prenant simplement le temps d’observer. Nous en savons davantage, mais je ne suis pas certain que nous ressentions davantage.
Ce n’est pas Dominick qui parle : « Nous marchons vite dans des villes que nous regardons peu […]. Dans les hôtels, il y a encore une dizaine d’années, la première chose que nous donnait la réception, c’était le plan de la ville. Aujourd’hui, c’est le code du WiFi. C’est à des détails qu’on perçoit l’ampleur de la mutation. »
C’est tiré de Nos vies encapsulées, récent essai du philosophe belge Pascal Chabot sur le basculement de nos vies – et du monde – dans le virtuel, dans le numérique.
Les mots de Dominick Gauthier m’ont souvent renvoyé à ceux de Pascal Chabot…
Sur l’attente : « Mais la pratique du regard vers le dehors se révèle, comme en avion, de plus en plus obsolète, et délaissée au profit de l’écran proche et captivant […]. Dans le bus, il n’y a pour ainsi dire plus que les personnes âgées ou rêveuses qui regardent par la fenêtre, atavisme d’un jadis fait de lenteur et de contemplation, où importait la connexion visuelle avec les territoires traversés. »
Ce que Dominick Gauthier raconte, et ce dont j’essaie d’expliquer les contours depuis le début de cette série, c’est que nous ne sommes pas simplement dans une ère de changement tout court.
C’est tout un monde qui meurt, présentement. Un monde où nous confions de plus en plus de notre humanité à des algorithmes ; un monde où la connaissance s’acquiert moins qu’elle ne se cherche, à la carte, selon les besoins du moment…
Pascal Chabot, encore, sur la disparition en France de 18 000 bars-tabacs, ces petits estaminets de quartier : « Cela fait beaucoup de Picon bière et de coups de blanc que l’on ne partage plus ! Bien des conversations qui ne passent plus d’une maison à l’autre des villages ! Se dire pourtant que l’on peut trinquer avec quelqu’un qui ne vote pas de la même façon et qu’en dépit de sa couleur politique, il est capable de raconter de bonnes histoires, paraît la condition de toute démocratie. »
Nous entrons en somnambules dans un monde où on communique de plus en plus, oui, ça, Dieu qu’on communique…
Mais « communiquer », est-ce la même chose que « se parler » ?
Dominick Gauthier repense souvent aux conversations, dans le monde d’avant.
« Avant, un débat entre amis pouvait durer toute une soirée. Personne ne savait vraiment qui avait raison. En fait, chacun avait peut-être raison, mais ce n’était pas le plus important. Aujourd’hui, quelqu’un sort son téléphone et la discussion est terminée. Nous avons gagné des réponses. Je me demande si nous n’avons pas un peu perdu le plaisir de réfléchir ensemble. »
Avec sa conjointe Jennifer Heil, ex-skieuse acrobatique elle aussi, Dominick Gauthier dit que c’est là-dessus, sur le besoin de réfléchir ensemble, qu’il ressent le plus grand manque… face à leurs enfants.
« C’est comme père que je ressens le plus grand changement. Jennifer et moi avons consacré notre vie à la santé, à la performance et au sport de haut niveau. Pourtant, il arrive que nos garçons remettent en question notre expertise parce qu’ils ont vu une vidéo TikTok qui affirme le contraire. Ce n’est pas une question d’avoir raison : c’est le constat que l’expérience, l’expertise et le temps sont maintenant constamment en compétition avec un algorithme. »
D’où ce bonheur que Dominick Gauthier ressent intensément lors des sorties en famille en ski ou à vélo, à la montagne.
« Pendant quelques heures, les téléphones ne servent plus à grand-chose. Nous sommes simplement ensemble. On rit, on tombe, on recommence. On est présents. »
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