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Saturday, October 3, 2026

Généalogie du consentement contraint chez les femmes victimes de violences sexuelles

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Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

En juillet 2025, cinq joueurs de l’équipe canadienne junior de hockey (édition 2018) accusés d’agression sexuelle ont été acquittés. Au terme d’un contre-interrogatoire de sept jours, la juge a tranché en qualifiant le témoignage de la plaignante de « ni crédible ni fiable ».

Moins d’un an plus tard, le gardien Carter Hart, l’un des accusés blanchis, retrouvait un poste de partant dans la meilleure ligue de hockey au monde, menant son club jusqu’en finale de la Coupe Stanley. Mais la controverse n’avait pas complètement disparu : lors de la finale, des partisans adverses l’ont hué et lui ont crié : « no means no ».

Cette trajectoire ne saurait être réduite à un simple fait divers. Elle révèle les mécanismes institutionnels profonds qui rendent la transgression masculine tolérable, même lorsqu’elle demeure visible et publiquement contestée.

Au cœur de cette tolérance réside un aveuglement théorique et juridique : la tendance du droit et du sens commun à concevoir le consentement comme une donnée atomisée et binaire, réduite à un simple « oui » ou « non » extrait de tout rapport de force.

Or, l’analyse sociologique démontre que le consentement des femmes est une construction sociale historiquement définie et dominée par les hommes. Loin d’être un choix purement libre, il se manifeste trop souvent sous la forme d’un consentement contraint, c’est-à-dire produit et fabriqué par les structures de pouvoir.

Le nœud de cette problématique réside dans un mécanisme implacable : la parole des femmes est structurellement disqualifiée, ce qui engendre une non-reconnaissance systématique de leur autonomie. Comprendre cette mécanique de l’invisibilité exige de déconstruire l’illusion du libre arbitre pour analyser comment l’idéologie patriarcale et la précarité économique propre au capitalisme néolibéral s’articulent afin de neutraliser la capacité des femmes à qualifier leur propre vécu.

La fabrique du consentement

Cette neutralisation s’opère d’abord par l’imposition d’un ordre social où la domination masculine est naturalisée. C’est le propre de la violence symbolique : une forme de pouvoir d’autant plus implacable qu’elle s’exerce avec la complicité involontaire de celles qui la subissent, à travers l’incorporation d’un habitus, soit ces schèmes de perception intériorisés dès l’enfance qui font passer l’asymétrie des sexes pour le cours normal des choses.

Dans ce cadre patriarcal, les femmes en viennent à douter de la légitimité de leur propre inconfort, leur parole se trouvant disqualifiée avant même d’avoir pu se formuler, rendant le consentement contraint invisible à la société et parfois à la victime elle-même.

Loin de s’exercer dans le vide, cette violence symbolique s’appuie sur deux leviers complémentaires, l’un culturel et l’autre matériel, qui verrouillent la possibilité du refus.

Sur le plan culturel, elle s’adosse à la masculinité hégémonique. En valorisant un modèle viril fondé sur le contrôle, la conquête et l’invulnérabilité, la structure sociale vient légitimer la prédation dans les milieux d’influence. Elle permet aux figures d’autorité de bénéficier d’une tolérance systémique où leur statut fonctionne comme un bouclier discursif : la parole de l’homme puissant est d’emblée saturée de rationalité et de prestige, tandis que la voix qui le dénonce est renvoyée à l’émotivité ou au soupçon, interdisant toute reconnaissance de sa non-volonté.

Sur le plan matériel, ce dispositif de disqualification de la parole trouve sa force de frappe dans le capitalisme néolibéral, où la précarité devient un instrument de coercition. Face à la multiplication des contrats fragiles et à la dépendance envers les réseaux d’influence, tolérer des paroles ou des comportements à caractère sexuel ou accepter une relation imposée cesse d’être un choix libre : c’est une modalité de survie. C’est à l’intersection de ce verrouillage culturel et de cette contrainte matérielle que se fabrique le consentement contraint, scellant la disqualification du pouvoir de dire non.

Le silence imposé

Les structures macrosociales évoquées précédemment ne sauraient être réduites à des abstractions lointaines. Elles s’incarnent, se matérialisent et se réactivent au cœur même des interactions quotidiennes, où l’ordre social balise le consentement des femmes pour en faire un consentement contraint.

Ce passage de la structure à l’interaction s’opère par un mécanisme implacable : la naturalisation des violences ordinaires, laquelle prépare le terrain aux transgressions les plus graves et verrouille la parole des femmes.

Pour l’autrice Liz Kelly, la violence sexuelle s’inscrit dans un continuum de microagressions quotidiennes, telles que les commentaires sexistes travestis en compliments, les blagues objectifiantes, les regards insistants et les interruptions systématiques de la parole. Loin d’être de simples maladresses, ces comportements constituent les premières strates d’un apprentissage de la domination.

L’intériorisation de ces conduites à travers l’habitus amène les femmes, qui baignent dès l’enfance dans ce continuum, à minimiser et à fragmenter leurs propres expériences de harcèlement. En disqualifiant ainsi la légitimité de leur ressenti, la structure sociale rend le refus initial socialement difficile, voire impensable. Le continuum de la violence est donc d’abord un continuum du silence imposé, où la parole des femmes est invalidée avant même de pouvoir formuler un refus.

Le coût social du refus

Cette normalisation de la coercition s’appuie sur une infrastructure discursive précise. La chercheuse spécialisée en psychologie Nicola Gavey démontre que les interactions sont régies par des discours sexuels hétéronormatifs rigides qui légitiment une sexualité masculine active et conquérante, face à une sexualité féminine construite comme passive et disponible.

Au cœur de ces interactions écrites à l’avance, formuler un « non » explicite équivaut, pour une femme, à un acte de rupture qui l’expose au risque d’une dévalorisation de son identité. La philosophe Miranda Fricker qualifie ce processus d’injustice testimoniale, soit un déficit de crédibilité structurellement imposé aux femmes en raison de stéréotypes misogynes profonds qui présument leur parole d’emblée émotionnelle ou subjective. Pour préserver leur sécurité relationnelle et éviter d’être socialement disqualifiées, elles concèdent alors un consentement contraint, concrétisant toute la portée de la violence symbolique dans l’intimité.

Ce coût social du refus est accentué par la mise en scène du pouvoir. Le sociologue Erving Goffman démontre que les espaces où opèrent les interactions sont régis par une gestion rigoureuse des apparences. Sur la scène publique, l’homme d’influence, qu’il s’agisse d’un mentor bienveillant ou d’une jeune vedette du hockey promise à un avenir glorieux, cherche à projeter une façade irréprochable, saturant l’espace de signes respectables qui neutralisent d’avance le soupçon.

Pourtant, c’est dans la « région postérieure », l’espace clos du bureau, des coulisses ou d’une soirée privée, que les ordonnances de la domination se déploient à l’abri des regards régulateurs. La victime qui tente de dénoncer ces violences se heurte alors à la façade publique de l’agresseur. Cette asymétrie théâtrale génère l’incrédulité de l’entourage, disqualifiant la parole de la victime bien avant qu’elle n’atteigne l’arène judiciaire.

Le verrouillage juridique

Cette disqualification se prolonge dans ce que Fricker nomme l’injustice herméneutique, c’est-à-dire l’absence de mots et de repères communs pour qualifier l’expérience des violences vécues. Faute d’un vocabulaire socialement reconnu, ce malaise demeure relégué au rang d’expérience individuelle et intraduisible, créant une opacité sémantique que les idéologies dominantes ont tout avantage à maintenir afin de préserver l’impunité des figures d’autorité.

À cet égard, le mouvement #MeToo a constitué une rupture épistémologique, offrant aux femmes les mots pour décrire leur douleur et faisant passer leur vécu de l’ombre à la lumière. Cependant, le glissement de cette parole libérée vers la salle d’audience se heurte aux résistances d’un droit construit historiquement sans la voix des femmes.

Le droit encadrant les agressions sexuelles a été forgé par et pour les classes dominantes, érigeant de facto la suprématie masculine en système de loi. C’est ici que la masculinité hégémonique se convertit en avantage systémique : face à une parole féminine d’emblée présumée émotionnelle, l’homme puissant bénéficie d’une présomption de respectabilité adossée à son statut.

Le tribunal fonctionne alors comme un dispositif de pouvoir qui circonscrit les termes mêmes du conflit. En appliquant les normes patriarcales qui ont fabriqué le consentement contraint dans l’intimité, l’institution valide certains sujets et en disqualifie d’autres, conférant force de droit à l’injustice testimoniale.

La victime idéale

La manifestation la plus probante de cette dérive réside dans la construction de la « victime idéale », un standard patriarcal irréaliste exigeant récit linéaire et dénonciation immédiate, alors même que le traumatisme fragmente la mémoire. Le procès évoqué en introduction en offre une illustration exacte : sept jours de contre-interrogatoire n’ont pas cherché la vérité des événements, mais la conformité de la plaignante à ce standard inaccessible. Il en résulte qu’une réponse normale à une contrainte extrême est sanctionnée au tribunal comme une preuve d’incohérence.

La juge n’a d’ailleurs pas simplement jugé le témoignage peu crédible dans l’abstrait : elle a conclu que la Couronne ne l’avait pas convaincue, hors de tout doute raisonnable, de l’absence de consentement. La juriste Janine Benedet a qualifié ce procès d’« occasion manquée » d’aborder frontalement la question du consentement.

Ainsi, le tribunal ne se contente pas d’échouer à rendre justice, il consacre, par ses verdicts, l’impunité des dominants et l’inexistence légale du consentement contraint. Il est révélateur qu’un autre organisme, à partir des mêmes faits, mais appliquant un standard de preuve distinct, en soit venu à une conclusion inverse : en août 2026, un comité d’appel indépendant de Hockey Canada, qui a eu accès à des éléments de preuve non admissibles au procès criminel, a jugé que les cinq joueurs avaient enfreint le code de conduite de l’organisation. Deux institutions, deux standards de preuve, deux verdicts opposés à partir des mêmes événements : la vérité judiciaire n’est donc pas un simple miroir des faits, mais bien le produit du cadre institutionnel qui les instruit.

L’illusion binaire

Cette généalogie de la contrainte fait voler en éclats l’illusion libérale du consentement, trop souvent présenté comme un simple interrupteur « on / off ». Loin d’une décision souveraine extraite de tout contexte, le consentement des femmes se révèle pour ce qu’il est : le produit résiduel d’un rapport de pouvoir inégalitaire ancré dans les structures sociales.

La disqualification de la parole des femmes n’est pas un dysfonctionnement accidentel des institutions ; elle est le verrou sémantique qui maintient la domination. Lorsque les mots pour décrire la douleur sont confisqués dans l’intimité et que le tribunal entérine cette invalidation sous le voile de la neutralité juridique, dire « oui » cesse d’être un choix libre pour devenir une stratégie de survie sociale.

Pour que le consentement s’affranchisse enfin de cette emprise, il ne suffira pas de modifier les standards probatoires des tribunaux. Il faudra mener une lutte politique et sémantique capable de démanteler cette violence symbolique ordinaire, afin de restituer aux femmes leur pouvoir de décrire leur vécu et de reconnaître la pleine légitimité de leur voix.

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