Voici d’où vient vraiment la citrouille d’Halloween, et ce n’est pas une tradition ancienne

Le 31 octobre venu, l'opposition semble tranchée : d'un côté une fête commerciale importée des États-Unis, de l'autre une célébration ancestrale celtique dont elle serait la survivance dégradée. Les deux affirmations méritent d'être démontées, car l'histoire réelle d'Halloween est à la fois moins mythologique et plus intéressante que sa légende. Elle met en jeu des moines copistes, une revendication identitaire irlandaise du XIXe siècle, et un navet creusé.
Le récit répandu : une nuit où les mondes s'ouvrent
Commençons par la version que l'on rencontre partout afin de voir ensuite ce qu'elle contient d'authentique. Elle attribue à Halloween une origine celtique vieille de près de trois millénaires, sous le nom de Samain ou Samhain. L'étymologie de ce mot gaélique reste controversée ; on évoque la contraction de « sam », l'été, et de « fuin », la fin.
Cette fête aurait marqué simultanément le début de l'année et celui de la saison sombre, par opposition à la saison claire, les Celtes n'ayant alors que deux saisons. Elle aurait surtout correspondu à cette nuit où les frontières entre le monde des vivants et l'Au-delà s'ouvraient exceptionnellement, autorisant les circulations dans les deux sens : les vivants pouvaient visiter quelques heures le monde des défunts, tandis que morts et êtres fantastiques déambulaient ici-bas.
Solstice d’été : cette fête païenne survit depuis des millénaires, et elle dit beaucoup de nous
Le 21 juin, le soleil s’immobilise, pas ceux qui perpétuent la tradition du solstice d'été : danses, chants, feux de joie… Depuis la nuit des temps, partout en Europe, ces grands rassemblements festifs célèbrent la lumière. Entre rituels païens, symboles chrétiens et fêtes laïques, cette célébration a quelque chose de magique qui résonne comme un héritage vivant, un lien invisible en écho à nos origines. De la Méditerranée à la Baltique, comment fête-t-on l'arrivée de l'été ?... Lire la suite
Plusieurs auteurs à succès français en ont fait la principale fête des Celtes, célébrée dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, une nuit n'appartenant ni à l'année qui s'achève ni à celle qui commence.
Le récit se prolonge dans le détail. Les festivités auraient duré sept jours, le jour de Samain plus trois jours avant et trois après. Obligatoire dans toute société à rites druidiques, la célébration se serait déroulée dans une ambiance festive, rythmée par des banquets gargantuesques et une série de sacrifices. Elle aurait constitué une parenthèse temporelle, marquant une trêve dans les combats et la fin des travaux agraires. Sa disparition serait située autour du VIIe siècle, emportée par le christianisme.
Reste l'épisode final, mieux établi : l'instauration de la fête de tous les saints au 1er novembre dans la chrétienté. La tradition l'attribue au pape Grégoire IV, avec une première Toussaint en 835. Grégoire III avait toutefois déjà consacré un oratoire aux saints un 1er novembre un siècle plus tôt, et Grégoire IV a surtout généralisé la date à l'ensemble de l'Église. La commémoration des défunts sera ensuite fixée au lendemain, le 2 novembre.
Ce que les sources ne confirment pas
Aussi cohérent soit ce tableau, il relève pour l'essentiel de la reconstruction.
« Samain est bien une fête irlandaise, mais nous ne disposons d'aucune source qui indique que c'était une tradition présente chez les Celtes historiques, et donc chez les Gaulois », tempère Jean-Louis Brunaux, archéologue spécialiste de la civilisation gauloise.
Une précision de vocabulaire s'impose ici, car la confusion est fréquente. Les Gaulois ne sont pas les proto-Celtes, mais l'un des peuples celtiques, installé sur une vaste portion de l'Europe allant du sud de la France au Rhin, en passant par le nord de l'Italie, la Suisse, l'Autriche et une partie de l'Allemagne, des Pays-Bas et de la Belgique. Les populations proto-celtiques, elles, les précèdent de plusieurs siècles. Dire d'une fête qu'elle est celtique ne permet donc pas de conclure qu'elle était gauloise, et inversement.
Quelle différence y a-t-il entre les Gaulois et les Celtes ?
La différence entre les Gaulois et les Celtes est très ténue. Ces termes désignent tous les deux des peuples envahisseurs venus de l'est de l'Europe. La différence réside dans le fait que nous avons admis l'appellation « Celtes » pour qualifier les colons et le terme « Gaulois » pour ceux qui se sont installés sur le territoire de la France actuelle.... Lire la suite
L'argument décisif est chronologique. « Les premières mentions de Samain, que l'on trouve dans la littérature irlandaise précoce, datent tout au plus du Haut Moyen Âge », poursuit le chercheur. Soit très loin de l'époque où le paganisme et ses rites dominaient le continent.
Sa conclusion est nuancée, et c'est ce qui la rend crédible : Samain repose sans doute sur des fêtes populaires qui ont bel et bien existé et remontent à la nuit des temps, mais la qualifier de celtique n'a pas de sens.
Bien avant les citrouilles, Halloween se fêtait avec un tout autre légume : en Bretagne, il servait même à effrayer les morts. © KenWiedemann, iStock
Le calendrier de Coligny, une objection à manier avec prudence
Une pièce archéologique est régulièrement brandie contre cette position, et elle mérite examen. Le calendrier de Coligny, découvert en 1897 dans l'Ain et conservé au musée gallo-romain de Lyon, est un calendrier gaulois gravé sur bronze, daté de la fin du IIe siècle de notre ère, dont le contenu est probablement plus ancien. Il comporte un mois nommé Samonios, ainsi qu'une annotation lue TRINVX SAMONI, interprétée comme trois nuits de Samonios.
La parenté linguistique entre Samonios et l'irlandais médiéval samain est effectivement reconnue. Mais l'affaire se complique dès qu'on regarde la position du mois dans l'année.
Dans les reconstitutions disponibles, Samonios ouvre une période estivale, et il forme avec Giamonios le couple qui partage l'année en deux semestres. Surtout, l'annotation des trois nuits est rapprochée par les spécialistes de Beltaine, la fête de mai, et non de Samain. La place exacte de Samonios reste débattue, entre octobre-novembre, mai-juin et avril-mai selon les alignements retenus.
Autrement dit, le calendrier de Coligny atteste bien l'existence d'un terme gaulois apparenté, et d'une fête de trois nuits. Il ne démontre pas pour autant l'existence d'une fête des morts gauloise au 1er novembre.
L'invention d'une tradition
D'où vient alors cette généalogie celtique si bien installée ? La réponse se trouve du côté de l'histoire des traditions elles-mêmes.
À la fin des années 1970, l'historien britannique Eric Hobsbawm met en évidence un mécanisme général : des pans entiers de ce qu'on tient pour des traditions immémoriales ont été façonnés aux XVIIe et XVIIIe siècles, particulièrement au Royaume-Uni, pour répondre à des besoins politiques et sociaux du moment.
De nombreuses traditions irlandaises et écossaises, dont Samain, ont ainsi été remodelées par les historiens de la couronne d'Angleterre afin de satisfaire une demande d'identité culturelle.
« Les Irlandais étaient un peuple délaissé, soumis à des famines successives. Attribuer à l'une de leurs fêtes populaires des racines celtes et antiques était une manière de servir un sentiment national », explique Jean-Louis Brunaux.
La Grande Famine en Irlande en 1845
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Car la fête irlandaise en question était chrétienne. Il s'agissait de la veillée de la Toussaint, « The evening of all Saints' day », devenue par contractions successives « All Hallow's Eve » puis « Hallowe'en ». L'étymologie du mot dit donc exactement le contraire de la légende : il ne vient pas du gaélique, mais de l'anglais ecclésiastique.
La mystification de Lady Wilde
Le siècle suivant achèvera la fusion, par la littérature plutôt que par l'érudition. Les auteurs romantiques superposent « All Hallow's Eve » et Samain jusqu'à les rendre indissociables. La version la plus efficace revient à Lady Jane Francesca Wilde, poétesse et mère d'Oscar Wilde, qui, dans son ouvrage de 1887 Ancient Legends, Mystic Charms, and Superstitions of Ireland dépeint une nuit du 31 octobre au 1er novembre saturée de rites ancestraux. Le succès de ce livre explique une bonne part de ce que l'on croit savoir aujourd'hui.
Ce que les moines irlandais nous apprennent réellement
Les meilleures sources disponibles sur Samain ne sont ni romantiques ni archéologiques : elles sont monastiques. Des moines irlandais du Moyen Âge ont consigné la mythologie gaélique, en la christianisant au passage, ce qui impose de lire leurs textes avec cette précaution.
On y apprend que Samain était l'une des quatre grandes fêtes de l'année gaélique, aux côtés d'Imbolc, de Beltaine et de Lugnasad. Qu'elle marquait bien le début de la saison sombre et la fin de la saison claire selon l'ancien calendrier, et constituait en cela une fête de transition.
Ses motifs, en revanche, restent flous. Peut-être y votait-on de nouvelles lois, y prenait-on des décisions politiques et juridiques, y célébrait-on des mariages. Le lien systématique avec les morts et les sacrifices, lui, doit davantage aux réécritures ultérieures qu'aux textes.
Du navet à la citrouille
Le symbole le plus universel de la fête a lui aussi une histoire, et elle n'est pas américaine. La légende de Jack-o'-lantern, Jack à la lanterne, est attestée dès 1750 en Irlande et en Écosse. Ivrogne et mesquin, ce maréchal-ferrant nommé Jack ne put jamais entrer au paradis en raison de sa vie de débauche. L'Enfer lui fut également refusé, après plusieurs mésaventures avec le Diable de son vivant. Depuis sa mort, survenue un 31 octobre, il erre dans le noir avec pour seul repère un navet creusé en guise de lanterne.
La coutume consistait donc à creuser ce légume et à y placer une bougie le soir d'Halloween. Les lanternes étaient taillées dans des navets ou des betteraves.
C'est l'émigration qui a changé le légume. En traversant l'Atlantique, les Irlandais et les Écossais ont troqué le navet contre la citrouille, plus facile à creuser et plus abondante sur place.
Quant au porte-à-porte des enfants réclamant des friandises, il ne s'est généralisé aux États-Unis que dans les années 1930. La pratique la plus associée à Halloween est donc la plus récente de toutes.
En Bretagne, l'Anaon et les betteraves éclairées
Reste un cas qui complique utilement l'opposition entre fête importée et tradition française. En Bretagne, où une langue celtique est toujours parlée et où l'ancien calendrier s'inspirait directement du découpage bipartite, la Toussaint entretient des liens étroits avec Samain.
« Bien des croyances sont proches de celles que l'on trouve en Irlande, notamment celle en l'existence de l'Autre monde, nommé l'Anaon. Mais c'est surtout dans la nuit du 1er au 2 novembre, influence probable du christianisme, que s'entrouvrent ses portes », détaille Fañch Postic, ethnologue spécialiste des mondes bretons et celtiques et membre associé du Centre de recherche bretonne et celtique.
Les pratiques sont documentées dès le XVIIe siècle, et elles dessinent une étiquette précise à l'égard des défunts de passage. Il ne fallait pas balayer la maison, de peur de les pousser dehors. Ni sortir les animaux qui pourraient les écraser. De manière générale, mieux valait ne pas s'attarder dehors au cours de cette nuit, pour éviter les mauvaises rencontres : dans l'Anaon comme dans l'Au-delà de Samain circule toute une série d'êtres fantastiques plus ou moins recommandables.
Deux détails achèvent le rapprochement. On quêtait en chanson, et l'on plaçait des betteraves éclairées par des bougies devant les maisons, pour effrayer les morts. Soit, à quelques siècles et un océan de distance, exactement les deux gestes qui définissent Halloween aujourd'hui.
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