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Tuesday, September 15, 2026

L’Estonie, le pays qui autorise l’IA dans toutes ses écoles secondaires

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Cette semaine, Liselle doit présenter un travail oral devant les autres élèves de sa classe de 5e. Elle a pu appeler ChatGPT en renfort pour la préparation. Pas en mode clandestin, non, mais avec l’aval de sa prof. Et pour exercer ses maths, à nouveau, elle a appelé ChatGPT à la rescousse.

Liselle, élève de 5e à Tallinn.

"J’ai remarqué qu’une de mes réponses était fausse.

Alors j’ai donné toute ma démonstration à l’IA. Elle a repéré l’erreur, elle m’a expliqué ce qui était faux et comment je pourrais m’en souvenir mieux."

L’étudiante a donc fait l’exercice elle-même et puis s’est appuyée sur les outils de correction et de conseil de l’intelligence artificielle, un peu comme avec un tuteur.

Trevori, 17 ans, élève à Tallinn.

Trevori, lui, aime utiliser l’IA pour réviser sa matière de 5e et tester son étude.

"Si on se sert de l’IA servir correctement, c’est un outil très puissant et efficace pour assimiler la matière et pour tout comprendre mieux".

Ces usages-là sont autorisés dans leur école. Le "Mustamäe Riigigümnaasium", leur établissement de la capitale estonienne Tallinn, refuse le "copier-coller": pas question de puiser des réponses toutes faites et pas toujours exactes dans ce grand réservoir de ChatGPT, ou de lui faire rédiger un devoir. Mais s’appuyer sur l’IA pour acquérir les compétences du cours, c’est autorisé.

Ce qui se passe dans cette école se produit en fait, depuis cette rentrée, dans toute l’Estonie. Les autorités estoniennes ont généralisé l’école "IA admise" pour tous les élèves du secondaire supérieur du pays, en élaborant quelques outils pour les aider à se détourner du "Copier-coller".

Un "ChatGPT" scolaire et des formations

L’outil central de cette petite révolution à l’école s’appelle officiellement "ITI", mais les élèves disent simplement : le "ChatGPT de l’école". Il s’agit en fait d’une version scolaire de ChatGPT, remaniée par Open AI et l’Université estonienne de Tartu pour refuser les réponses toutes faites et plutôt guider, pas à pas, vers les solutions.

Celui qui demande la réponse à une équation recevra des conseils pour mener son exercice. Et celle qui demande à cette IA d’écrire sa dissertation, comme sur cette capture d’écran ("J’en ai besoin pour demain !!!!!"), elle recevra des encouragements d’abord et puis une aide, étape par étape, jusqu’à arriver à rédiger le travail elle-même.

Le Chatbot "scolaire" développé en Estonie. © RTBF

L’IA scolaire commence ici par "Fais un brouillon. As-tu l’une ou l’autre idée de départ ? Trois ou quatre mots ?". Puis, "ce sont de bonnes idées, ces sources peuvent t’aider à les approfondir". Et plus tard encore, dans la conversation, elle donnera des conseils pour structurer la dissertation.

Les élèves de cette école reçoivent plusieurs heures de cours sur les risques d’un usage paresseux de ChatGPT et sur les fonctionnalités des IA qui pourraient au contraire améliorer leur travail scolaire. Ils sont libres de les utiliser ou pas.

De leur côté, les professeurs qui le veulent peuvent aussi être accompagnés aussi, pour comprendre les usages de leurs étudiants et s’y adapter. Deux enseignants par école, deux "mentors en technologie", sont formés pour conseiller leurs collègues. Les autres professeurs de l’école peuvent les consulter pour connaître les outils qui pourraient être utiles à leur cours ou devoirs.

L’Estonie équipe ses écoles secondaires de matériel informatique depuis 30 ans déjà. © RTBF

Profs et élèves "dans des mondes différents"

Guider les élèves comme les professeurs vers ces outils, c’était indispensable, commente Piret Oppi. C’est elle qui est en charge des formations des professeurs mentors, au sein de la fondation "AI Leap project".

Piret Oppi, d'"AI Leap Foundation", chargée de lancer le projet.

"Il y a deux ans nous avions réalisé une étude et nous avions constaté que 90% de nos élèves de fin de secondaires utilisaient déjà l’IA pour apprendre ! Et pas d’une bonne façon… En déléguant leur apprentissage", explique Piret Oppi. "Et en même temps, nous constations que moins de la moitié des enseignants utilisaient l’IA. Donc profs et élèves vivaient dans des mondes différents, et ce n’est pas bon."

Un autre argument fréquemment évoqué, dans ces écoles estoniennes dotées d’ordinateurs et d’Internet depuis déjà 30 ans, c’est la certitude que l’intelligence artificielle fera partie du contexte des jeunes de cette génération et que l’école doit les y préparer.

Körol Riisalu, élève de rhéto à Tallinn.

C’est l’avis de Kärol Riisalu, 18 ans.

"Dans beaucoup de secteurs d’emploi, l’IA va devenir vraiment primordiale. Et si tu ne sais pas l’utiliser, tu pourrais être à la traîne et avoir beaucoup de mal à suivre tes collègues, plus tard", dit cette élève de rhéto.

Et elle ajoute : "Il faut à la fois bien la connaître, et travailler soi-même son intelligence pour ne pas se laisser tromper par l’IA".

Et les côtés sombres de l’IA ?

Quand cette élève évoque le risque "de se faire tromper par l’IA", elle effleure l’une des grandes critiques faites à l’intelligence artificielle : celle de permettre la création et la circulation de contenus faux plus vrais que nature, et d’erreurs présentées comme des vérités, ou d’affirmations biaisées présentées comme factuelles.

Et il y a d’autres dangers fréquemment évoqués : le risque que les IA n’échappent à leurs concepteurs. Les dommages qu’elles occasionnent à la planète, avec une consommation massive d’eau et d’énergie. Les risques aussi de ces "assistants conversationnels" sur la santé mentale, quand converser avec eux donne l’illusion d’une intimité.

En Estonie, un risque supplémentaire vient à l’esprit. Ce projet, "AI Leap", est financé pour moitié + 1 euro par des privés dont des sociétés du secteur de la tech. Et Open AI, avec son "assistant conversationnel" ChatGPT, est un partenaire central de ce projet. Partagent-ils les mêmes objectifs que le corps enseignant ?

Une enseignante du Mustamäe Riigigümnaasium à Tallinn, en classe. © RTBF

Les autorités estoniennes ont néanmoins fait le choix d’ouvrir l’école à ces partenaires et à cette technologie, mais elles insistent sur les garde-fous qui ont été instaurés.

L’Université de Tartu, qui a co-conçu ce "ChatGPT scolaire", a été chargée de veiller à protéger les données privées des étudiants : Open AI ne peut pas les utiliser pour alimenter son IA. Et l’université ne peut étudier les conversations que si elles sont anonymisées au préalable. Et en ce qui concerne la santé mentale, l’application a été conçue pour ne pas se livrer à des conversations privées, disent ses concepteurs.

"Il fallait tenter quelque chose"

C’est Jaan Aru qui, à l’université, est en charge d’amorcer et de suivre ce projet "AI Leap". À sa formation de psychologue, il ajoute une spécialisation en neurosciences et en informatique. Il étudiera les effets de ce projet, avec deux collègues de son Université de Tartu et l’aide de l’Université de Stanfort.

Jaan Aru, professeur à l'Université de Tartu, chargé d'évaluer le projet.

"Notre objectif est d’évaluer si réellement les compétences d’apprentissage globales des élèves se sont améliorées", explique Jaan Aru.

"Et nous allons aussi examiner les conversations, anonymisées, pour voir si des apprentissages se produisent effectivement lors de ces conversations."

Le chercheur ne dément pas les risques de l’intelligence artificielle mais insiste : il fallait tenter quelque chose. Parce que l’IA est déjà massivement dans les travaux des élèves, et que ce réflexe du copier-coller empêche l’apprentissage, l’élaboration de la réflexion, de l’esprit critique lors des devoirs.

"Nous devons faire ces démarches. Nous ne sommes pas tout à fait sûrs que ce soient les bonnes. Mais vu la perte d’apprentissage à laquelle les élèves sont confrontés, nous devons tenter quelque chose. Et c’est probablement ce qu’il y a de plus raisonnable à faire."

Si l’Estonie est la première à lancer un tel projet à échelle nationale, c’est que ce pays, en particulier, a beaucoup à perdre. Ses élèves sont dans le peloton de tête des performances scolaires, dans le classement PISA de l’OCDE. Pour l’Estonie, il y a là un enjeu identitaire : garder un très bon niveau d’éducation préserve la langue estonienne et la culture de ce petit pays balte d’1,3 millions d’habitants.

Tallinn, qui donne sur la baie de Tallinn dans le golfe de Finlande (au fond de l’image), que borde aussi la Russie. © RTBF

Et puis forger une bonne éducation numérique participe à la protection de ce petit État voisin de la Russie et cible potentielle de cyberattaques. "Nous sommes une petite nation et nous ne pouvons pas nous permettre que nos élèves ne réfléchissent plus. Nous devons faire preuve d’intelligence et de sagesse, d’esprit critique car notre voisin de l’Est n’est pas très amical. C’est aussi pour ça que nous devons soutenir nos élèves", commente encore Piret Oppi, de la fondation "AI Leap".

L’Estonie a-t-elle fait le bon choix ? "Je ne sais pas encore", commente modestement l’expert Jaan Aru. "Cette expérience sera évaluée". Et il assure que les enseignements tirés seront publiés au fur et à mesure, pour nourrir la réflexion ailleurs aussi, dans les nombreux pays et écoles qui connaissent cette même propagation du "copier-coller".

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