Une Série mondiale pas comme les autres

Pour les propriétaires de la MLB, l’identité des équipes qui s’affrontent à l’occasion de la présente Série mondiale - les Rays de Tampa Bay et les Brewers de Milwaukee - ne pouvait plus mal tomber.
Les propriétaires et le commissaire Rob Manfred ont l’intention de déclencher un lock-out à compter du 1er décembre afin d’imposer un plafond salarial aux joueurs. Ils ont d’ailleurs consacré les dernières années à préparer un long conflit de travail en tentant de faire croire aux amateurs que ce plafond sera en fait un cadeau pour eux. Un plafond, allèguent-ils, rehaussera le niveau de parité sur le terrain et mettra fin à la domination des équipes les plus riches.
Le temps est venu, disent-ils, de larguer le système de libre-marché. Il faut adopter un plafond comme l’ont fait la NFL, la NBA et la LNH.
Et puis, pouf! Voilà que les Rays, qui opèrent avec la troisième plus faible masse salariale parmi les 30 organisations de la MLB, se retrouvent à la classique automnale face aux Brewers. Or, la masse salariale de ces derniers n’apparaît qu’au 19e rang.
Et ce n’est pas tout: on pourrait arguer que la présence de ces deux équipes en Série mondiale confirme, une fois de plus, la MLB comme la ligue la plus paritaire parmi les quatre grands championnats nord-américains.
Depuis 2015, plus de la moitié des équipes de la MLB (16) ont participé à la Série mondiale comparativement à 14 équipes finalistes pour la LNH et la NBA. Aussi, durant cette période, seulement 11 équipes différentes ont pris part au Super Bowl dans la NFL. La NFL et la LNH comptent 32 équipes chacune, tandis que la NBA en compte 30.
Qui l’eût cru?
D’un point de vue sportif, cette Série mondiale s’avère par ailleurs tout à fait rafraîchissante parce qu’elle oppose deux équipes pratiquant un style de jeu plus dynamique et vivant
.
Habituellement, la série ultime de la MLB oppose des formations figurant parmi les plus puissantes à l’attaque. À titre d’exemple, les Dodgers avaient réussi l’an dernier le deuxième plus haut total de circuits (en saison) tandis que les Blue Jays étaient détenteurs d’un respectable 11e rang. Et en 2024, les Yankees et les Dodgers détenaient respectivement les premier et le troisième rangs au chapitre des longues balles.
Or, les Brewers sont parvenus cette année à inscrire le deuxième plus haut total de points (832) de la MLB en cognant seulement 154 circuits (28e rang). Quant aux Rays, leur attaque a produit 736 points (12e rang) malgré seulement 169 circuits (22e rang).
Bref, les gérants Pat Murphy (Brewers) et Kevin Cash (Rays) ne peuvent rester assis sur leurs mains en attendant qu’une longue balle change l’allure d’un match. Pour fabriquer leurs points, Milwaukee et Tampa Bay courent donc davantage sur les sentiers. Ils volent des buts et ont plus souvent recours aux amortis-sacrifices pour placer leurs coureurs en position de marquer.
Au bout du compte, ça donne du baseball à la fois imprévisible et d’une grande beauté. C’est ce que les amateurs veulent voir.
Enfin, la présente Série mondiale met en vedette un lanceur unique dans l’histoire du baseball: le partant numéro des Brewers, Jacob Misiorowski.
Regarder lancer ce jeune homme de 24 ans est un peu l’équivalent d’observer un grand maître peindre ses premiers tableaux célèbres. Le hic, toutefois, c’est qu’on ignore combien de temps Misiorowski pourra exercer son art avec autant d’éclat. Il vaut donc mieux le regarder lancer maintenant.
Ce grand garçon filiforme (il fait 6 pi 7 po/2,01 mètres) doté d’un élan fluide est probablement le lanceur partant le plus puissant de toute l’histoire du baseball. Vendredi dernier, Jacob Misiorowski a établi un record de l’histoire de la Série mondiale dès son premier lancer, une rapide qui a franchi le marbre à 103,5 milles à l’heure (166,6 km/h).
Au cours de cette rencontre, 37 des 78 lancers qu’il a effectués ont atteint ou surpassé les 100 milles à l’heure (160,9 km/h).
Il y a 20 ou 25 ans, les lanceurs qui parvenaient à atteindre les 100 milles à l’heure se comptaient sur les doigts d’une seule main. Les méthodes d’entraînement ont toutefois évolué et les statistiques se sont mises à exploser, tout comme les coudes des lanceurs, d’ailleurs.
Durant toute la saison 2008, on avait répertorié seulement 214 lancers effectués à 100 milles à l’heure ou plus dans la MLB. Mais seulement huit ans plus tard (en 2016) ce nombre avait bondi à… 1948! Puis en 2023, les statistiques époustouflantes de 2016 avaient déjà doublé (3880 lancers). Cette saison, aussi incroyable que cela puisse paraître, les frappeurs ont vu 5298 balles à 100 milles à l’heure ou plus leur passer sous le nez.
Et à lui seul, Jacob Misiorowski a lancé 1115 (21%) de ces 5298 boulets de canon. Son plus proche poursuivant, Mason Miller des Padres de San Diego, a réussi 517 lancers semblables. Cette saison, Misiorowski a par ailleurs signé les 27 performances au cours desquels le plus grand nombre de lancers à 100 milles à l’heure ont été réussis.
Ces statistiques hors-normes font évidemment de lui une sorte de bombe à retardement. Beaucoup de gens s’attendent à ce que le ligament collatéral ulnaire de son coude droit finisse par lâcher, ce qui le forcerait à subir une intervention chirurgicale.
Les lanceurs qui subissent ce type de blessure doivent habituellement se soumettre à une greffe que l’on appelle communément l’opération à la Tommy John
, en l’honneur du premier lanceur à avoir subi cette intervention, en 1974.
Or, plus les lanceurs lancent la balle avec force, plus les salles d'opérations des orthopédistes sont occupées.
En 2016, pas moins de 27,4% des lanceurs du baseball majeur avaient dû se soumettre à cette intervention au cours de leur carrière. Et cette saison, les statistiques compilées par l’Américain Jon Roegele (une sommité en la matière) révélaient que ce pourcentage avait bondi à 40,9%.
En résumé, parce qu’on ne sait pas s’il y aura une saison 2027, parce que le jeu offert est excitant et parce qu’un phénomène immensément rare en est la grande vedette, cette Série mondiale - que les Brewers mènent 2 victoires à 0 - vaut vraiment la peine d’être regardée.
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