De jeunes nutritionnistes à l’assaut des réseaux sociaux

« Ici, on démystifie la nutrition, un mythe à la fois », lance Benoit Boulanger en regardant la lentille de sa caméra. Mieux connu sous le pseudonyme de Ben nutritionniste, ce candidat au doctorat en nutrition s’est donné une mission bien précise : déboulonner les mythes alimentaires en diffusant des capsules informatives sur les réseaux sociaux.
Face au flot de fausses croyances diffusées sur TikTok et Instagram, il a choisi de combattre le feu par le feu en adoptant les codes et le montage rythmé des réseaux sociaux.
Les gens utilisent les médias sociaux comme source d'information, sur des sujets comme la nutrition, constate le nutritionniste Benoît Boulanger. Les professionnels de la santé doivent impérativement être présents là où se trouve le public pour prendre la place et diffuser la bonne information avec des outils de communication percutants.
Selon lui, il faut lutter contre les faux experts qui ne reculent souvent devant rien pour tenter d’avoir de la crédibilité auprès des internautes. Un simple sarrau ou un stéthoscope autour du cou leur suffisent, explique-t-il, à fabriquer une aura d'expertise dans le but de duper les gens.
Une vision que partage pleinement sa consoeur Marjolaine Cadieux, fondatrice du compte Instagram Les pieds dans les plats. Avec humour, la jeune nutritionniste publie des vidéos pour aider sa communauté numérique à faire la part des choses. Les créateurs de contenu sont rendus bons aussi pour donner l'impression que ce qu'ils disent est vrai.
Leur approche répond directement aux préoccupations exprimées par les futurs nutritionnistes qui s’apprêtent à amorcer leur pratique.

Marjolaine Cadieux, fondatrice du compte Instagram Les pieds dans les plats.
Photo : Radio-Canada
De vives préoccupations chez la relève en nutrition
L’hiver dernier, L’épicerie a rencontré des dizaines de finissants en nutrition de l’Université de Montréal pour échanger sur les enjeux qui les inquiètent à l'aube de leur pratique professionnelle et pour alimenter la production de reportages.
Dans la classe du professeur Jean-Claude Moubarac, le constat était unanime : la désinformation sur TikTok et Instagram est devenue un fléau inquiétant qui oriente trop souvent erronément les choix alimentaires du public.
Le problème qu'on a identifié, c'est qu'il existe des pseudo-spécialistes, comme des coachs sportifs ou des naturopathes, qui se proclament experts en nutrition, soulève l’étudiante Marie-Philippe Anctil. Notre rôle en tant que nutritionnistes sera de démystifier toutes ces croyances.
Sa collègue Anne-Michelle Julien abonde dans le même sens : Il faut éduquer la population à propos de cette désinformation et lui donner un jugement critique pour départager la vraie information de la fausse. Pour un adolescent ou un adulte, c’est difficile de savoir à qui se fier
, lance Maëlle. Souvent, les gens vont associer popularité à crédibilité
, renchérit Anaïs, ce qui n'est évidemment pas le cas
.
Au cœur de cette discussion éditoriale, l’inquiétude est palpable : avec leur prestance et leur charisme, de nombreux influenceurs donnent l’impression qu’ils savent de quoi ils parlent, alors que leur contenu peut être un piège à clics ou un simple coup de marketing. Ce qui expose le public à des risques, estiment les étudiants.
Et les chiffres leur donnent raison : neuf Canadiens sur dix admettent être déjà tombés dans le piège de la désinformation nutritionnelle en ligne, selon l’ODNQ.

La présidente de l’Ordre des diététistes-nutritionnistes du Québec (ODNQ), Joëlle Émond
Photo : Radio-Canada
De fausses informations aux risques réels
La présidente de l’Ordre des diététistes-nutritionnistes du Québec (ODNQ), Joëlle Émond, l’admet d’entrée de jeu : la désinformation sur les réseaux sociaux est l’une de ses plus grandes priorités, et ses conséquences peuvent être graves pour la santé publique.
Par exemple, [le fait d’encourager] un apport en protéines qui est très très très élevé, plus élevé que les besoins, ça peut mener par exemple à une insuffisance rénale aiguë. Et ça, on en voit beaucoup chez les jeunes hommes, entre autres, au Québec
, illustre-t-elle.
L’Ordre professionnel, dont le mandat est de protéger le public, reçoit actuellement deux fois plus de demandes d'enquêtes visant des non-professionnels en nutrition que de plaintes contre ses propres membres.
Un individu qui se fait passer pour un diététiste-nutritionniste sans en détenir le titre peut être poursuivi par l’ODNQ et devoir payer des amendes de 2500 $ à 62 500 $.
Toutefois, si une personne divulgue des conseils sans usurpation ou en évitant de le faire dans le cadre d’un traitement thérapeutique, l'Ordre peut envoyer une lettre pour tenter de la sensibiliser aux risques pour la santé, mais ses leviers d’action demeurent limités.
Contrairement à la France, qui s'est dotée d'une Loi qui vise à lutter contre les dérives des influenceurs sur les réseaux sociaux, le Canada ne possède aucune loi spécifique, à l'exception des règles sur la publicité trompeuse de la Loi sur la concurrence.

Extrait d'un document d'information de l’Ordre des diététistes-nutritionnistes du Québec
Photo : Radio-Canada
Pour pallier ce vide juridique et aider la population à y voir plus clair, l’ODNQ a pris un virage axé sur la sensibilisation du public. L’Ordre a notamment conçu une série de fiches d’information (nouvelle fenêtre)qui visent notamment à aider le public à identifier les drapeaux rouges pour détecter la désinformation en nutrition (voir encadré).
Mais dénoncer la fausse information ne suffit plus, il faut s'imposer sur le terrain pour redonner une voix forte à la science, conclut Joëlle Émond : Il faut qu'on commence, en partenariat avec les universités, à intégrer à vitesse grand V des compétences pour agir comme influenceurs positifs.
Le nutritionniste Benoit Boulanger rappelle qu’il est aussi possible de se désabonner de certains comptes qui véhiculent de fausses informations, une façon de cesser de nourrir les algorithmes et de reprendre un peu de pouvoir sur son fil d'actualité et sur sa santé.
Avec les informations de Julie Perreault
Cinq drapeaux rouges pour détecter la désinformation en nutrition
Promet-on une perte de poids rapide ou un « remède miracle »?
La personne est-elle payée pour mousser la vente des produits d’une compagnie?
Est-ce simplement une anecdote personnelle (« Moi, ça a marché… ») ?
Dit-on qu’un produit est « cliniquement prouvé » sans donner de détails?
Fait-on la promotion de tests ou de régimes extrêmes?
Source : Ordre des diététistes-nutritionnistes du Québec (nouvelle fenêtre)
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