L’actualité d’une pièce antique
Voilà une rareté : deux pièces d’Eschyle jouées simultanément sur les scènes montréalaises. La veille de cette entrevue autour des Suppliantes, Sophie El-Assaad assistait elle-même à L’Orestie au théâtre du Nouveau Monde. La metteuse en scène observe que ces pièces de l’auteur grec antique lancent « un appel au public » à l’heure où les relations nous liant les uns aux autres souffrent dans le monde. « On vit vraiment une époque de changement historique qui touche tout le monde, et ça se voit à travers différents prismes : violence, guerres, polarisation… On a besoin que le peuple se rallie et se rappelle le pouvoir qu’il a. Je crois que, parfois, on oublie l’importance de nos relations entre nous, de notre humanité. Le monde change tellement vite que, parfois, on n’a pas le temps de se replacer sur le sol pour s’ancrer et qu’on est toujours sur la défensive. Ce qui n’aide pas nos relations avec autrui. » La tragédie grecque, qui remonte aux origines de la démocratie, nous rappelle aussi ce privilège.
Parmi les textes que lui a proposés le directeur artistique du Théâtre Prospero, Philippe Cyr, Les suppliantes s’est vite imposé par son actualité. « On parle de migrants tout le temps dans le discours politique, note-t-elle. Pourquoi ne pas en parler d’une manière artistique, et contribuer à ce discours de façon peut-être un peu plus nuancée, qui ouvre à plus de dialogue ? Et on parle aussi beaucoup pour les migrants et les personnes immigrées, mais on ne leur donne pas souvent le privilège de la parole. »
Fuyant la violence de leur terre natale, les suppliantes demandent l’asile au roi d’Argos (Papy Maurice Mbwiti), qui tient leur vie entre ses mains. Le chœur fait valoir qu’elles sont elles-mêmes originaires de ce pays par leur ancêtre, Io, une mortelle violée par Zeus, puis transformée en vache. Une filiation que le monarque leur demande de prouver.
« Donc, elles sont forcées de retourner à cet acte très traumatique et humiliant pour prouver leur identité et être acceptées. C’est un cycle extrêmement déshumanisant », indique Sophie El-Assaad, qui trace un parallèle avec les sacrifices que doivent faire des migrants afin de pouvoir vivre dans un pays qui n’est pas dangereux. « Je connais tellement de chauffeurs de taxi qui ont des doctorats. C’est comme si, pour pouvoir survivre, ils doivent sacrifier une partie d’eux, de leur dignité. »
La créatrice a été particulièrement touchée par la figure mythique d’Io, dont le tragique destin est raconté par d’autres, et à laquelle elle voulait offrir une voix. « Comment lui donner un pouvoir dans cette pièce ? Dans le contexte capitaliste, où on se vend ? » Par le processus de réappropriation. « Ce qui signifie malheureusement récupérer ce qui a été utilisé contre nous pour se le réapproprier. À un point dans le spectacle, les personnages ont beaucoup d’agentivité sur leurs corps. Mais malgré le fait qu’elles s’émancipent à travers leur corps, c’est toujours dans le [but] de se vendre. C’est ça la tragédie : est-ce qu’on peut sortir de ce cycle ? Et quelle est la conséquence d’être dans une situation où on doit prouver notre humanité ? » El-Assaad a été très inspirée par l’essai Rester barbare de Louisa Yousfi. « Elle [écrit] que lorsqu’on est mis dans cette position, c’est là qu’on crée des doutes : si on doit prouver [qu’on est humain], ça veut dire que peut-être on ne l’est pas ? Cette phrase m’a hantée tout le long de la création de cette pièce. »
Un voyage
La metteuse en scène propose une version très adaptée du texte d’Eschyle, exploré ici sous une forme « beaucoup plus plastique et évocatrice. Il y a de l’ironie, aussi ». Cette succession de tableaux visuels compose une expérience sensorielle à vivre de la même façon « qu’on aborderait une œuvre abstraite ou un poème, qui utilise des images pour créer de la signification. Je vois ça comme une sorte de collage, avec plein de symboles. Il s’agit d’accepter le voyage. Parfois, quand je vois des enchaînements, ça me rappelle un peu le sentiment que j’ai après un rêve — ou un cauchemar ! »
El-Assaad désirait aussi communiquer l’impression « de n’avoir jamais la possibilité de se reposer, l’épuisement que ressentent les suppliantes, et beaucoup de personnes qui partagent leur expérience aujourd’hui : le fait de devoir constamment se prouver. Comment je peux être accepté ? Comment puis-je me présenter, que voulez-vous de moi ? »
Les suppliantes sont incarnées indifféremment par des acteurs et des actrices (Melania Maria Balmaceda Venegas, Charo Foo Tai Wei, Nora Guerch, Jorge Martinez Colorado, Philippe Racine, Micha Raoutenfeld). La créatrice a choisi cette distribution très diversifiée afin d’exposer la construction sociale qu’est l’identité. « En grandissant, on se fait socialiser. Pour moi, c’est comme si on joue des rôles. Donc, je voulais plutôt mettre l’accent sur la représentation des femmes. Et aussi, c’est une responsabilité collective que de définir une identité. De la redéfinir à travers le temps en se posant la question : comment veut-on être reliés ensemble comme communauté ? »
Une façon également d’ouvrir un dialogue sur la place des femmes dans la société. « C’est intéressant de voir que dans le texte [original], on parle des femmes de la même façon qu’on parlerait des étrangers, comme subordonnés : il faut être docile, connaître sa place. Pour moi, c’était important : oui, on raconte l’histoire des suppliantes, basée dans la Grèce antique, mais on parle aussi des corps d’aujourd’hui. » Tous ses interprètes portent des histoires de voyage : ils ont migré, sont issus de l’immigration par leurs ancêtres, ou ont vécu une « sorte de voyage corporel ». Tous ont traversé une « renaissance identitaire pour survivre. Je voulais travailler avec des gens qui ont eu cette expérience afin de contribuer à ce que leur voix soit entendue ».
Politique
Avec Les suppliantes, Sophie El-Assaad signe sa première création sur une grande scène. Son « expérience professionnelle la plus difficile », admet-elle en riant, emballée par cette occasion et par le soutien du Prospero. Cette diplômée de l’Université Concordia a d’abord fait sa marque par ses conceptions de costumes et de scénographies — d’abord surtout dans le milieu anglophone, où elle a remporté plusieurs prix. Puis la metteuse en scène Catherine Vidal lui a donné « l’opportunité incroyable » de diriger une scène dans La mouette, en 2024 — spectacle repris d’ailleurs ces jours-ci au théâtre Denise-Pelletier.
La créatrice se destinait d’abord à devenir artiste visuelle. Mais après avoir immigré ici à 17 ans, celle qui a grandi à Bahreïn s’est retrouvée vraiment isolée. « Et j’ai réalisé qu’être une artiste individuelle, c’est trop de solitude, la communauté me manquait. » C’est en voyant un spectacle de Dave St-Pierre qu’elle a décidé de se lancer en théâtre. « Et vu que j’avais de l’expérience en arts visuels, la conception est la première porte qui s’est ouverte pour moi. Mais ça n’a jamais été avec l’intention de rester conceptrice. Je désire explorer le plus de choses possibles à travers l’art. Et ce que j’aime de la mise en scène, c’est qu’il y a là quelque chose de très politique. »
Le thème de l’exil touche personnellement El-Assaad, d’origine britannique par sa mère et libanaise par son père, qui a « dû immigrer très jeune à cause de la guerre, et grandir presque tout seul ». Mais elle a compris tardivement « l’importance de cet encadrement qu’est l’identité. Pendant la crise des réfugiés, après la guerre en Syrie, je travaillais en cuisine. Et j’étais choquée par le manque d’humanité des autres envers ces gens qui se faisaient chasser de leur pays, et par l’usage très nonchalant de l’association des mots “terroriste” et “musulman”. La famille de mon père est musulmane. D’en entendre parler de cette façon m’a déstabilisée et j’ai réalisé l’importance de l’utilisation de la langue dans la création des idéologies. Combien c’est dangereux. Le manque de représentation nuancée dans la culture et les médias fait en sorte qu’on crée des notions sur les autres qui sont basées sur des peurs. » Des peurs qui peuvent être instrumentalisées à des fins politiques.
Les conflits commencent par des idées. Et pareillement, comme des « gouttes peuvent devenir une vague », croit-elle, on peut transformer cette idéologie par de « toutes petites actions, les relations qu’on a dans notre société tous les jours. Et c’est ça, je pense, qu’on peut faire avec le théâtre ».
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