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Sunday, November 8, 2026

Saïna Manotte: «J’écris des romans engagés basés sur des faits historiques»

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La jeune Guyanaise Saïna Manotte est une figure montante de la chanson francophone. Femme de nombreux talents, elle a aussi publié en 2023 son premier roman, Un zakari et une danse, un récit poignant où la grande histoire se mêle avec la petite, porté par les personnages radieux de Nini et Albert. L’écrivaine vient de publier le second tome de cette saga familiale, intitulé Le poids des cages. Ce nouveau roman met en scène les heurs et les malheurs des enfants et petits-enfants du couple fondateur, qui sont victimes des turbulences politiques et sociales que connaît la Guyane contemporaine. Conteuse hors pair, Manotte transforme dans ces pages « un épisode politique en aventure humaine », comme l’écrit le préfacier Jean-Victor Castor, député de la Guyane. Entretien avec l’auteure.

RFI : Saïna Manotte, comment êtes-vous passée de la chanson à l’écriture ?

Saïna Manotte : Je vais vous faire un aveu : écrire est une envie que j’ai au fond de moi depuis très longtemps, sans toutefois avoir eu la possibilité de la réaliser. La véritable bascule s’est produite au moment du confinement. Enfermée chez moi, j’avais enfin le temps d’écrire. Assaillie par un trop-plein d’idées, de réflexions, d’émotions, je me suis déchargée sur la feuille blanche. Je dois dire que j’ai adoré écrire.

Je pourrais même dire que j’ai été emportée par l’expérience de l’écriture. Sans doute parce qu’elle m’a donné l’opportunité de prendre tout mon temps pour raconter la Guyane, ma Guyane, ce pays où je suis née, et que j’aime profondément, avec ses beautés et ses contradictions. Je ne renoncerai jamais à la chanson, mais je me suis rendu compte qu’avec le roman j’ai désormais à ma disposition un terrain de jeux plus vaste, avec plus de possibilités. Ce que je veux dire, c’est qu’une chanson dure trois minutes, alors que dans un roman j’ai plus d’espace, plus de temps pour livrer mes réflexions les plus intimes sur mon pays, sur mon peuple, sur mes proches. Je veux que l’on voie la Guyane telle qu’elle est en réalité, sans l’idéaliser ni la rabaisser, juste de façon authentique. Le roman me permet d’atteindre cet objectif.

Comment votre public qui vous connaît comme chanteuse, musicienne et compositrice, comment ce public réagit-il à vos livres ?

"Le poids des cages" est le second roman sous la plume de la chanteuse guyanaise Saïna Manotte.
"Le poids des cages" est le second roman sous la plume de la chanteuse guyanaise Saïna Manotte. © Editions Au Maximum

En fait, parmi mon public, il y a deux cas de figures. Il y a ceux qui m’ont découverte en lisant mes romans. L’expérience de la lecture les a conduits à mes chansons. Le deuxième cas de figure est composé de ceux qui m’ont connue d’abord comme chanteuse. C’est parce que ceux-là me font confiance en tant qu’artiste, ils font l’effort d’aller voir si mes romans répondent à leurs attentes. On peut dire que j’ai deux publics, un public de lecteurs et un public d’aficionados de musique et de chansons. Certains d’entre eux cloisonnent un peu les deux domaines, d’autres passent plus aisément d’un domaine à l’autre.

Les femmes sont au premier plan de vos deux romans. Nini dans Un zakari et une danse et Angèle et sa mère Adélaïde dans Le poids des cages. Leurs luttes, leurs espoirs, leurs aspirations constituent le cœur de vos récits. Diriez-vous que vous êtes une romancière féministe ?

Oui, je suis féministe jusqu’au bout des ongles, mais en Guyane, le féminisme n’est pas une question de définition, mais une manière d’être. La société guyanaise est une société matrifocale, qui repose énormément sur les femmes, des femmes puissantes qui sont les piliers de la famille. Moi-même j’ai grandi dans une famille où les femmes occupent une place privilégiée, prépondérante. Ma défunte grand-mère était vraiment le socle de notre famille. Elle a eu neuf enfants. Elle était ce qu’on appelle une femme poto-mitan, autour de laquelle toute la famille se réunissait.

La tentative d’affirmation des femmes face à notre histoire coloniale et patriarcale est un combat que je porte personnellement. C’est pourquoi les questions liées à l’émancipation féminine, la transmission entre générations, la mémoire des luttes guyanaises occupent une place importante dans mes livres. Plus précisément, mon second roman, Le poids des cages est construit autour de la conjonction de deux combats : un pays qui veut se libérer des vestiges du colonialisme en affirmant pleinement sa souveraineté d’une part et d’autre part une femme qui veut se réaliser en tant que femme et s’émanciper des conventions de la société bourgeoise dont elle est prisonnière. Cette aspiration à la liberté au féminin est symbolisée par les noms de mes héroïnes : Adélaïde était le nom d’une esclave affranchie, Angèle sa fille est nommée d’après la célébrissime Angela Davis et quant à Eugénie, la petite-fille d’Adélaïde, dont le nom évoque pour les Guyanais la figure d’Eugénie Eboué, une des premières femmes politiques de la Guyane.

Comme ces noms puisés dans la mythologie révolutionnaire laissent entendre, l’histoire est très présente dans vos deux romans. Vous avez campé votre premier roman dans les soulèvements populaires de 1962 et le second a pour cadre les manifestations lycéennes de 1996, qui rappellent le mouvement lycéen et les violences qui ont secoué récemment la France métropolitaine.

J’écris des romans engagés, basés sur des faits historiques. L’histoire de la Guyane est riche de luttes et de combats pour la liberté et la dignité. Je me documente beaucoup sur ces événements afin de comprendre les enjeux réels de ces circonstances qui restent gravées dans l’inconscient collectif. Je parle aux témoins de ces événements s’ils sont encore en vie. Par exemple, pour mon premier roman, j’avais beaucoup échangé avec ma grand-mère, qui était née en 1940 et dont les remarques très éclairées m’avaient permis de toucher du doigt le contexte des années 1940-60 que je n’ai pas connu. Pour Le poids des cages, mon second roman, j’ai dialogué avec l’actuel député de la Guyane, Jean-Victor Castor un témoin direct des drames sur lesquels a débouché le mouvement lycéen réclamant des réformes dans l’éducation. Ces échanges m’ont permis d’être authentique sur les faits historiques.

Pour autant, ce ne sont pas des romans historiques...

Ce n’est pas mon but. Mon but est de raconter l’aventure humaine, tout en restant profondément ancrée dans la réalité guyanaise. Les événements historiques sont des prétextes pour raconter le poids des conventions, la résilience des femmes ou encore ce que la domination coloniale fait aux colonisés comme aux colonisateurs, qui est le thème de mon dernier roman. 

Le poids des cages, par Saïna Manotte. Editions Au Maximum, 258 pages, 20 euros.

Le poids des cages raconté par l’auteure

« Comme j’ai habité intensément les personnages de mon roman au moment de la rédaction, il est difficile pour moi de résumer en quelques mots l’histoire de ce livre. Disons que mes deux romans racontent une saga familiale campée dans la Guyane contemporaine. Dans le premier tome, "Un zakari et une danse", les lecteurs font la connaissance de Nini, une matriarche pas comme les autres car elle est douée de pouvoirs surnaturels qui lui permettent de voyager entre le monde des vivants et celui des morts. Nini est née en 1940 et son histoire rencontre la grande Histoire, notamment celle des soulèvements populaires pour l’autonomie qui secouent la Guyane en 1962. C’est la fille de Nini, Adélaïde, nommée d’après une ancienne esclave affranchie, qui est le personnage central du second volet, qui vient de paraître. Adelaïde est une sympathisante de la cause décoloniale, mais elle ne peut participer ouvertement aux actions militantes de peur de décontenancer son mari et mettre à mal sa vie bourgeoise, lisse et étouffante. Or lorsqu’en 1996, la jeunesse guyanaise s’embrase et descend dans la rue pour réclamer des réformes de l’enseignement, elle rejoint la lutte dont le chef de file n’est autre que sa fille cadette, Angèle. C’est le point de bascule du roman. Adélaïde n’en sortira pas indemne. Le troisième tome qui n’existe encore que dans mon imagination sera aussi basé sur des événements dramatiques qui ont marqué la vie politique récente de la Guyane ».

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