L’investisseur canadien Stephen Jarislowsky s’éteint à 101 ans
Certains voyaient en lui une version canadienne de Warren Buffett, clin d’œil à la patience dans leur style de gestion. Patriarche de la finance montréalaise, milliardaire, philanthrope et militant actionnarial à ses heures, Stephen Jarislowsky a rendu l’âme à l’âge de 101 ans, a annoncé sa famille jeudi.
Gestionnaire classique qui a de tout temps fait l’apologie de la bonne gouvernance et de l’éthique, M. Jarislowsky était arrivé à Montréal dans la vingtaine pour un emploi au sein d’Alcan. Des décennies plus tard, il était toujours dans la métropole, au sommet d’une firme d’investissement qui gère aujourd’hui plus de 40 milliards pour une clientèle fortunée et institutionnelle, le cabinet Jarislowsky Fraser.
Reconnu pour son franc-parler, M. Jarislowsky avait quitté la gestion quotidienne de l’entreprise, mais siégeait toujours à son conseil. En février 2018, Scotia a annoncé son acquisition pour 950 millions, une transaction avec laquelle il était d’accord, comme tous les partenaires de l’entreprise.
Né dans une famille bourgeoise à Berlin en 1925, Stephen Jarislowsky émigre d’abord comme exilé aux États-Unis en 1941, où il fait des études en génie mécanique. Après un séjour au Japon pendant la guerre, où il travaille dans une unité de contre-espionnage, il ajoute deux diplômes : une maîtrise en études asiatiques à l’Université de Chicago et, en 1949, un MBA à Harvard.
Choisir Montréal
Définitivement installé à Montréal, il fonde en 1955 le cabinet Jarislowsky, Fraser & Company Ltd, alors spécialisé dans la recherche sur le terrain, son équipe allant régulièrement à la rencontre des directions d’entreprises afin d’évaluer la valeur de leurs actions. L’expérience japonaise lui a servi. « J’ai appris là des techniques d’investigation qui allaient m’être très utiles dans mes activités de recherche sur les valeurs mobilières », écrira-t-il en 2005 dans une autobiographie intitulée Dans la jungle du placement.
Le titre de son livre était en quelque sorte un clin d’œil à son propre bureau, rue Sherbrooke, où s’enchevêtraient une forêt de plantes et des tableaux de Jean Paul Lemieux, un décor unique au cœur duquel M. Jarislowsky travaillait encore au cours des dernières années.
Au moment où le journaliste Claude Turcotte le rencontre pour un portrait dans Le Devoir, en janvier 2005, M. Jarislowsky déclare son amour pour la francophonie, qui est « très ouverte maintenant ». « En 50 ans ici, il y a eu une évolution qui n’a rien eu de comparable dans le monde, dit-il. Je ne suis ni fédéraliste ni séparatiste, je suis internationaliste. »
C’est dans cet ouvrage qu’il résume pour le grand public ses principes d’action, fondamentalement basés sur une droiture qui fait parfois défaut dans le monde financier. « Outré par les agissements de certains dirigeants de société, il prendra plus d’une fois la défense des droits des petits actionnaires », résume la biographie officielle de l’Ordre national du Québec, dont il fait partie comme chevalier depuis 2002 et grand officier depuis 2007. « Il ira jusqu’à cofonder la Coalition canadienne pour une bonne gouvernance et l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques [IGOPP]. »
Le franc-parler
Au fil des ans, son franc-parler en écorche plusieurs, notamment le mouvement souverainiste qu’il qualifie de « fasciste » après le référendum de 1995, puis à nouveau en 2011, lorsque La Presse lui demande de revenir sur l’épisode. À d’autres moments, d’autres cibles : la taille de l’État québécois et de ses programmes, l’expansion syndicale, le salaire des dirigeants d’entreprises, la corruption, les retraites à 55 ans…
Lors d’une rencontre avec la presse financière en 2005, quelques semaines après l’éclatement du scandale Norbourg, il s’en prend aux déficiences de la gestion. « La gouvernance n’apparaît jamais au bilan d’une entreprise ou d’une société d’État », dit-il en marge du lancement de l’IGOPP. « Mais à long terme, c’est la chose la plus importante pour toute organisation. »
La Fondation Jarislowsky, quant à elle, a versé de multiples dons à plusieurs vecteurs du milieu culturel, dont la Faculté des beaux-arts de l’Université Concordia, le Musée des beaux-arts de Montréal et le Banff Centre.
Il laisse dans le deuil son épouse, Gail, et quatre enfants, dont Alexandra, qui travaille au sein du cabinet dans le bureau de New York.
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