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Saturday, September 12, 2026

"Dirty Dancing", 40 ans après : un film loin d'être mièvre et bien plus politique qu'il n'y paraît

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Une histoire puisée dans les souvenirs de la scénariste Eleanor Bergstein

Eleanor Bergstein

En 1980, Eleanor Bergstein est une jeune scénariste new-yorkaise. Née dans une famille juive, progressiste et bourgeoise de Brooklyn, enfant, elle passait la chaleur des étés new-yorkais dans de chics pensions de famille des Catskill, chaînes de montagnes plantées au sud-est de la ville. Jusqu’à ses 22 ans, les parents d’Eleanor Bergstein la surnommaient Bébé.

Depuis toujours, elle aime danser, en particulier des danses lascives qu’elle pratiquait adolescente, loin du regard de sa famille, dans les sous-sols confidentiels de Brooklyn. Et si elle écrivait un film qui ne parle que de danse ? Un titre surgit de son adolescence : Dirty Dancing. Pour le produire, elle pense produire à Linda Gottlieb, cette fille qui travaille pour la Metro-Goldwyn-Mayer. Lorsqu’elles se retrouvent pour déjeuner, Linda Gottlieb est d’abord sceptique. Deux sœurs qui apprennent à danser en vacances… L’idée n’a rien de révolutionnaire. Puis, Eleanor lui explique de quelle danse il s’agit exactement, cette "Dirty Dance" qu’elle a elle-même pratiquée. Linda lâche sa fourchette et dit : "Dirty Dancing, ça, c’est un titre à un million de dollars".

42 lettres de refus plus tard…

La Metro-Goldwyn-Mayer est intéressée dans un premier temps, mais renonce rapidement au projet. Dans les années 80, des films de danse, il y en a déjà quelques-uns. Dans cet environnement concurrentiel, Dirty Dancing ne convainc pas. La productrice Linda Gottlieb fait jouer tous ses contacts : elle reçoit 42 lettres de refus ! "Ils avaient peur d’un film de fille", dira plus tard Linda Gottlieb. Les studios étaient dirigés par des mecs et voulaient des films de gros durs.

Eleanor Bergstein et Linda Gottlieb ne lâchent pas l’affaire et finissent par tomber sur une boîte de production indépendante installée dans le Connecticut. Vestron ne sort que des films de série B, uniquement sur des cassettes vidéo VHS qui sont directement envoyées vers les vidéostores, sans passer par la case cinéma. Le patron de Vestron, lui aussi, fait partie de ces Juifs new-yorkais qui ont passé des vacances d’enfance dans les pensions de famille des Catskill. Le projet de Dirty Dancing l’emballe, mais le budget sera limité : 5 millions de dollars.

Nous sommes en 1986. Deux ans plus tôt, le réalisateur Emile Ardolino a remporté l’Oscar du meilleur documentaire pour un film consacré à un danseur. Il n’a jamais tourné de fiction, mais Linda Gottlieb est convaincue que son rapport à la danse, sensible, humain, émotionnel, est exactement celui qu’il faut pour Dirty Dancing.

Le clap de départ de "Dirty dancing", il y a tout juste 40 ans

Le clap de départ est donné. Le tournage débute il y a tout juste 40 ans, en septembre 1986. L’histoire, jusqu’alors couchée sur le papier, prend enfin vie devant la caméra. La famille Hausman passe ses vacances à la pension de famille Kellerman. Au programme : baignade, tennis et cours de danse, donnés par un couple très glamour, Johnny et Penny.

Bébé, l’héroïne de ce film devenu indétrônable, est tout de suite attirée par ces gens qui, la nuit, dansent dans les arrière-salles de l’hôtel, sans complexe et sans repos, loin des carcans de la bonne société américaine. Puis un événement fait basculer les vacances de Bébé : Penny est tombée enceinte et veut avorter. Mais elle n’a ni les moyens financiers, ni même la possibilité de le faire, puisqu’elle doit travailler tous les jours de l’été. Pour l’aider, Bébé propose de la remplacer. C’est là que démarre une grande initiation à la danse.

Bébé traverse les doutes, les trahisons, prend des responsabilités, ment pour protéger ce qu’elle pense juste, se bat pour ses idées, et découvre avec Johnny la sensualité et l’amour.

Les codes de la romance et un final en apothèse

Dirty Dancing s’inscrit pleinement dans les codes de la romance et de la comédie romantique : c’est une belle histoire d’amour qui finit bien. Ce que nous explique Christine Van Geen, philosophe et autrice de l’essai Love Stories, pourquoi les romances nous font du bien : il faut une histoire d’amour qui finit bien, mais aussi "que l’on sache à l’avance que ça finit bien. On est tenu par cet arc narratif qui nous fait chaud au cœur et qui nous rassure".

Ici, non seulement le film se termine bien, "mais il finit en apothéose avec l’amour, la victoire, la victoire des amants, des amoureux", souligne la philosophe. Quand Johnny fait son entrée, blouson de cuir noir et col relevé, puis entraîne Bébé avec cette réplique devenue culte : "On ne laisse pas Bébé dans un coin". Vient alors la scène finale tant attendue : la dernière danse et son porté iconique, sublimés par I’ve Had the Time of My Life, interprétée par Bill Medley et Jennifer Warnes.

Un film mièvre ? Une promesse réconfortante qui permet d’aborder des sujets difficiles

Pour Christine Van Geen la romance est loin d’être un genre mineur : elle permet au contraire d’aborder, "en contrebande", des sujets difficiles : "Le fait de savoir que ça va bien finir permet de prendre à bras-le-corps des problématiques qui sont des problématiques sociétales, des problématiques difficiles, douloureuses". Des sujets tellement durs et pénibles qu’ils ne pourraient jamais être entendus s’ils ne passaient pas par une histoire comme la romance, et ce "contre-arc narratif" permet aussi d’équilibrer l’histoire d’amour et éviter qu’elle ne soit trop sucrée.

Dirty Dancing, film d’été, film léger ? Penny se fait avorter clandestinement et l’on montre "la réalité la plus crue et dangereuse de l’avortement clandestin" :

On voit une fille dans un lit qui vient de se faire passer sous le couteau d’un boucher, et les draps sont pleins de sang.

Christine Van Geen, philosophe et autrice

Quand en 1987, dans les publicités pour les tampons et les serviettes hygiéniques, le sang menstruel était encore représenté en bleu. "On est vraiment dans une scène extrêmement brutale, violente, où l’on montre la réalité la plus crue et dangereuse de l’avortement clandestin", commente encore la philosophe. Pour elle, tous ceux et celles qui ont été biberonnés à Dirty Dancing doivent d’ailleurs aujourd’hui composer avec le traumatisme de voir remis en cause ce qu’ils pensaient acquis, puisque l’avortement a cessé d’être un droit constitutionnel aux États-Unis en 2022.

En 1963, époque à laquelle se déroule Dirty Dancing, l’avortement est illégal. Quand le film sort en 1987, il est devenu légal. "Mais quand elle écrit Dirty Dancing, la scénariste Eleanor Bergstein fait en sorte que l’avortement fasse tout le film, et que sans l’avortement de Penny, le film n’existe pas", explique Audrey Vanbrabant, journaliste, rédactrice en chef de La Revue Nouvelle et grande fan du film. D’ailleurs, ajoute-t-elle, "Bergstein et l’équipe perdent la totalité d’un subside national à l’époque parce qu’elle ne veut pas enlever l’avortement du film".

© BELGA –

Aucune rivalité entre les femmes

Le deuxième enjeu très fort et politique dans le film est la place qu’occupent les femmes, et leur manière d’interagir au cœur de l’histoire. Dans la plupart des comédies romantiques, il y a des triangles amoureux, une concurrence entre deux femmes… Ce n’est pas du tout le cas ici. Pour Audrey Vanbrabant, c’est un film de plusieurs amours : "Notamment entre Bébé et sa sœur, entre Bébé et Penny. Et à aucun moment, il y a une rivalité entre les personnages. Ce n’est pas le propos du film".

Il y a une espèce d’entraide, de sororité entre les personnages féminins qui est très forte.

Audrey Vanbrabant, journaliste et rédactrice en chef de La Revue Nouvelle.

Pour elle, Bébé est là dans une volonté émancipatrice : "Elle vient passer un été juste avant d’aller à l’université. Elle a une trajectoire en tête dont elle ne va jamais dévier, ni pour Johnny Castle, ni pour son père, ni pour aucun autre personnage. Et ça, c’est profondément novateur".

Bébé est une héroïne indépendante, capable, qui n’a pas besoin d’être "libérée". Le film propose aussi "une vision positive de la sexualité", encore rare à l’époque. "Bébé est l’initiatrice des moments de sensualité avec Johnny Castle, des moments de sexualité aussi. On est toujours dans son regard à elle, on est toujours de son côté. Et en fait, elle ne subit rien. Elle est vraiment l’instigatrice de tout".

Et puis, autre particularité : la sensualité et l’érotisme ne reposent pas uniquement sur le corps féminin. Les corps de Johnny et de Bébé sont filmés "avec la même attention".

 Écoutez l’entièreté de ce podcast ci-dessus et les autres numéros de L’Histoire continue sur Auvio, dans le player ci-dessous, ou en radio sur La Première, le samedi de 9h à 10h.

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