L’orgie multisensorielle d’Apashe avec l’OSM
En choisissant de monter un projet avec John de Buck, dit Apashe, artiste et producteur de musique électronique, figure de la scène hip-hop, l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) prenait le risque de devenir le faire-valoir décoratif d’un univers par trop étranger. C’était sans compter sur l’intelligence et la créativité de l’hôte de la soirée, de ses invités et de l’orchestrateur Hugo Bégin.
C’est avec une logique implacable et un immense respect que John de Buck a monté ce concert avec l’OSM. Dans un monde où l’on a toujours tendance à tout tenir pour acquis, il faut commencer par souligner la puissance créatrice, l’instinct, la malléabilité et la maturité de cet artiste de 34 ans. On ne saurait tarir d’éloges, par exemple, envers les quatre dernières étapes, amorcées par « Résilience », sur lequel entrait, du fond du parterre, accompagnée de jeunes filles portant des lumières, l’Ukrainienne Alina Pash — une arrivée marquée sur scène par des sonorités de sirènes antiaériennes. Les mots d’Alina Pash à la foule, tout comme la version acoustique-électronique de « Kyiv » (des titres de 2026), ont constitué un moment très fort de la soirée.
Retenue
Évidemment, la facilité aurait voulu qu’Apashe enchaîne sur ses succès « Lacrimosa » et « Dies Irae », inspirés par le Requiem de Mozart. Il a plutôt jeté un pont vers « Lord&Master », tiré de l’album Renaissance (l’un de ses deux opus orchestraux), qui recèle en filigrane la sève du « Herr, unser Herrscher » de la Passion selon saint Jean, suivi de l’apparition de la chanteuse Luna. En conclusion, après « Lacrimosa » et « Dies Irae », lorsque le rappeur Wasiu est arrivé pour clore sur « Majesty », l’orchestration intégrait des réminiscences du « Rex tremendae » du même Requiem. Tout tombait à point, notamment sur l’accord final.
Dans son travail avec l’orchestrateur Hugo Bégin, Apashe s’est montré très conservateur. Il a beaucoup moins « brisé les lignes » que dans ses créations habituelles pour éviter de jouer le chien dans un jeu de quilles avec l’orchestre. En contrepartie, il sera intéressant de voir à quel point cette expérience raffinera son travail à l’avenir. L’a-t-il vécue comme une contrainte, ou comme une incitation à œuvrer avec plus de subtilité ?
Si Apashe semblait craindre un excès d’intrusions de sa part, le fait est que l’orchestre (même amplifié) a somptueusement enrichi l’univers d’Apashe. Chaque protagoniste a mis de l’eau dans son vin : le créateur avec une électronique plus coloriste et moins disruptive, l’orchestre en acceptant de ne pas évincer la basse rythmique. Ce faisant, l’exercice n’est pas toujours d’une grande complexité intellectuelle pour les cordes, avec ces suites d’ostinatos qui relaient le pilonnage des rythmes. Mais, dans le genre, le compromis s’est révélé acceptable et la créativité d’Apashe nous a valu des envolées sonores exaltantes et d’une remarquable efficacité. Vers la fin d’une sorte de première partie, un bloc réunissant « Oratores », « RIP », « Catch Me » et « Work » produisait un effet extraordinaire.
Éclairages
La sensation d’orgie multisensorielle était non seulement le fruit du très habile habillage acoustique de Hugo Bégin, qui exploitait toutes les ressources de l’OSM et de la Maison symphonique (y compris l’octobasse, l’orgue et les cloches), mais aussi d’un spectaculaire dispositif lumineux réglé par Benoît Gromko, allant jusqu’à déclencher des salves d’applaudissements en plein concert.
Dans l’univers de John de Buck, la voix est traitée comme un instrument à part entière ; elle renforce le pouvoir hymnique, mystérieux ou mystique de la musique. Tout au long de la soirée, les Petits Chanteurs de Laval ont fait preuve d’une présence, d’une cohésion et d’une justesse éblouissantes, très nettement supérieures à ce qu’on entend d’habitude en pareille matière. De même, Dina Gilbert s’est consacrée corps et âme à ce projet qu’elle a mené avec poigne, précision et enthousiasme.
Ce qui frappait à voir défiler les amis et complices d’Apashe sur scène — Wasiu, Alina Pash, Geoffroy, Ymir, Cherry Lena, Kroy et Lia Kuri —, c’était leur solidité et leur simple bonheur d’être là, au cœur d’un événement placé sous le signe du partage. Un mot d’ordre partagé par la salle, avec ses spectateurs souvent venus en bandes d’amis, dans une ambiance fort différente des concerts classiques et pourtant d’une parfaite tenue.
Apashe souhaitait des spectateurs « surpris », qui gardent de la soirée le souvenir « d’une expérience mémorable, gravée dans les esprits ». Sa singularité, son talent, son authenticité et l’engagement de tous ceux qui l’ont entouré lui ont permis de pleinement atteindre ses objectifs.
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