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Saturday, October 10, 2026

Dans l’univers de Marianne Pon-Layus

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Nous sommes au mois de juin. Marianne m’invite à m’asseoir dans son atelier. Il fait chaud, mais je me sens bien. Elle a allumé tous les ventilateurs de l’appartement. Je sens les bourrasques d’air un peu partout autour de moi. Je me tourne, mais je ne vois aucun ventilateur. Comme si cette fraîcheur était magique. Comme si quelqu’un agitait de grands éventails transparents pour nous offrir un peu de répit. La lumière entre par la fenêtre devant nous et se dépose sur nous. Marianne a une bande lumineuse sur la nuque, et moi, sur le front et le nez. Je ne vois pas de rideaux. J’ai toujours aimé les ateliers d’artistes. Ils donnent l’impression d’être dans une chambre d’enfance, où on a le droit de dessiner, d’essayer des choses. J’ai toujours trouvé les ateliers d’artiste cool. L’air continue de circuler autour de nous. Ils sont cachés dans les murs. Peut-être aussi que l’appartement de Marianne possède sa propre météo avec un système climatique secret créé à force de peindre. Son travail me donne une claque chaque fois que je le vois. Le premier tableau que j’aie vu représentait un groupe de femmes réunies dans un carnaval sous haute tension. Ce qui m’a frappé, ce n’était pas seulement sa puissance visuelle, mais la manière dont elle nous enfonçait la tête dans le drame et les cris. C’est dur de lâcher des yeux les femmes qu’elle peint. Ces couleurs pastel sont envoûtantes, délicates, et me font penser à certaines images qu’on peut trouver sur de la porcelaine anglaise. Et ironiquement, même quand le sujet est violent et insoutenable, il y a quelque chose d’apaisant au premier coup d’œil. On doit regarder l’une de ces œuvres longtemps avant d’être gêné, triste ou vidé. On aurait envie de prendre dans nos bras ces personnages. On arrive toujours au milieu d’un récit dont on ignorait le début et dont on ne connaîtra peut-être jamais la fin. Contre quoi luttent ces femmes ? C’est simple : elles veulent qu’on arrête de les infantiliser, de les traiter comme des objets, et qu’on les considère comme des êtres humains égaux aux hommes. Ses peintures sont riches en détail. Ils nous donnent accès à toute une histoire, à un passé et parfois même à un avenir. Elles ne sont jamais passives. Elles occupent l’espace. Elles agissent, reprennent le contrôle de leur vie, de leur corps, de leur destin. Même lorsqu’elles semblent vulnérables, elles dégagent une forme de détermination qui les empêche d’être réduites au rôle de victimes. Pon-Layus construit des mondes où le réel côtoie l’étrange, où l’humour et la gravité peuvent cohabiter dans une même scène. Parfois, elles portent des masques ou des costumes. Ça crée une mythologie qui gère et invente ses propres règles. Assis dans son atelier, j’avais le sentiment d’être devant une artiste qui tente par tous les moyens de raconter une histoire. Vous me direz que c’est le travail de tout bon artiste. Mais, chez Marianne, on a l’impression qu’elle ne nous force pas la main. Elle a une manière de suggérer, plus que d’imposer.

Marianne Pon-Layus est née dans le quartier de Villeray à Montréal. Très tôt, elle développe un intérêt pour la création. Depuis le début de sa carrière, la représentation des femmes constitue le cœur de sa démarche. Pourtant, cette représentation a beaucoup évolué. Entre 2012 et 2017, elle réalise principalement des autoportraits. Son propre corps devient un terrain d’exploration. Les figures qu’elle peint possèdent une certaine sensualité, mais elles sont aussi engagées dans une forme de lutte. Progressivement, elle éprouve le besoin de sortir de cette autoréférentialité. Elle se tourne alors vers les films d’horreur, les récits de métamorphose et les univers plus sombres. Cette transition entraîne une transformation dans sa pratique. Les formats deviennent de plus en plus gros. Certaines toiles sont si grandes qu’elle doit les peindre directement au sol. Elle cherche à recréer une expérience proche de celle du cinéma. Le spectateur ne regarde plus une image : il est physiquement placé devant elle. Cette échelle lui donne un sentiment de liberté galvanisant. « Je m’exprime en grand », résume-t-elle. Lorsqu’elle voit ensuite ces œuvres exposées dans l’espace public, elle éprouve une véritable fierté. Ces protagonistes féminines s’inspirent souvent des codes du cinéma d’horreur. Mais elle refuse la posture traditionnelle de la victime. Ses personnages résistent, ripostent et transforment les rapports de pouvoir. La femme poursuivie devient celle qui se défend : c’est elle qui est en possession du couteau, et le non le meurtrier. Cette inversion des rôles lui permet d’explorer les questions liées à la violence et à la domination. Pour elle, les récits horrifiques possèdent une puissance particulière. À la manière des films de David Lynch, ils révèlent ce qui se cache sous les apparences. Une surface ordinaire peut soudain laisser émerger quelque chose d’inquiétant. Cette logique correspond profondément à sa vision du monde. Derrière les façades se cachent souvent des réalités plus complexes : les inégalités sociales, les rapports de classes, les violences invisibles, les conflits politiques. Les récits horrifiques agissent comme une extirpation. On soulève le tapis pour montrer ce qui se trouve en dessous. Cette réflexion fait résonance dans le contexte contemporain : les images de guerre, les catastrophes et les crises se succèdent à un rythme effréné. Pourtant, une forme de distance s’installe entre les événements et ceux qui les regardent. Ça résonne avec les récits d’horreur. Ça lui permet de réfléchir à cette étrange coexistence entre l’effroi et l’habitude.

Dans un coin de la pièce, une œuvre attire mon attention. On y voit deux femmes couronnées de fleurs sautant au-dessus d’un feu. Marianne m’explique qu’elle s’est inspirée d’Ivana Kupala, une fête traditionnelle célébrée dans plusieurs régions d’Ukraine, de la Biélorussie, de la Russie et de la Pologne. Cette célébration trouve ses origines dans d’anciennes traditions préchrétiennes slaves et est marquée par des rituels liés au feu, à la nature et au passage vers une nouvelle étape de la vie. Je remarque que leurs visages sont dédoublés : un second regard apparaît au milieu de leur front, créant plusieurs paires d’yeux superposées. Cette multiplication des regards évoque à la fois la mémoire, l’intuition et une forme de conscience élargie, comme si ces femmes portaient en elles l’expérience de celles qui les ont précédées. À mesure que Marianne parle de cette œuvre, je comprends que ça dépasse la simple représentation d’une tradition populaire. Le geste de sauter au-dessus du feu devient une métaphore de la condition des femmes. Les flammes rappellent les obstacles qu’elles doivent continuellement affronter : les inégalités persistantes, les violences, les attentes contradictoires imposées à leurs corps et à leurs comportements. Ça nous met le nez aussi dans la menace réelle des féminicides qui continuent de marquer l’actualité partout dans le monde. Devant le tableau, je me surprends à penser que ces femmes ne sautent pas uniquement pour elles-mêmes. Elles semblent porter avec elles les générations passées et futures. Les regards multiples peints sur leurs visages renforcent cette impression : ils observent le passé, le présent et l’avenir à la fois. Marianne transforme un ancien rituel slave en une réflexion contemporaine sur la résilience, la transmission et la lutte féministe. Depuis quelques années, sa recherche s’oriente davantage vers les mythologies, les archétypes féminins et les systèmes symboliques. Elle découvre alors les représentations d’anciennes déesses comme Ishtar. Ce qui est frappant, c’est la manière dont plusieurs figures féminines autrefois vénérées ont progressivement été transformées en créatures menaçantes ou démoniaques. À travers différentes époques et différentes cultures, elle observe une constante : le statut de certaines déesses semble se dégrader au fil de l’histoire (parallèlement à l’émergence de sociétés plus patriarcales). Cette observation nourrit aujourd’hui une part importante de sa réflexion artistique. Dans ses tableaux, les femmes ne cherchent pas à être rassurantes. Elles ne correspondent pas toujours aux attentes associées à la féminité traditionnelle. L’artiste souhaite remettre en question les clichés toujours bien présents en 2026 : l’obligation d’être belle, agréable et accommodante.

Je repense aux ventilateurs que je n’arrive pas à voir dans l’atelier. Pendant notre rencontre, l’air a continué de circuler autour de nous sans que je parvienne à repérer les ventilos. En observant les tableaux de Marianne, j’ai l’impression que son travail agit de la même manière. Ses œuvres déplacent quelque chose. Elles mettent en mouvement des récits, des mythologies, des rapports de pouvoir et des figures que l’on croyait figées. Elles créent des courants invisibles entre le passé et le présent, entre l’intime et le politique, entre les déesses oubliées et les femmes d’aujourd’hui. Lorsque je quitte l’atelier, la chaleur m’attend toujours dehors, mais j’ai le sentiment d’avoir traversé un lieu régi par ses propres lois. Une place où les tableaux refusent de rester immobiles, où les femmes franchissent les flammes sans cesser d’avancer, et où les images continuent de se transformer bien après avoir été peintes. Je ne sais pas si les ventilateurs existaient vraiment. Mais, comme les œuvres de Marianne Pon-Layus, ils auront réussi à créer leur effet sans jamais se révéler complètement. Et, au moment où ces lignes sont écrites, plusieurs mois après ma rencontre avec elle, je vous le jure : je sens toujours cette brise discrète derrière moi.

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