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Monday, August 17, 2026

«C'était ça ou mourir», premier roman du Québécois d'origine haïtienne Thélyson Orélien

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Avec ce premier roman portant sur la question brûlante de l’immigration, publié par les éditions Grasset, le Québécois d’origine haïtienne Thélyson Orélien promet d’être l’un des auteurs phare de la rentrée littéraire 2026-27. Paru au Québec en mars dernier, C’était ça ou mourir y a fait un carton, s’imposant comme le numéro un des ventes de livres francophones. Les droits du roman ont été cédés à 21 éditeurs à travers le monde, du jamais vu dans les annales des éditions Boréales qui publient le livre au Canada. À mi-chemin entre autobiographie et fiction, le roman raconte l’odyssée bouleversante d’un professeur d’histoire haïtien, qui fuit son île natale à la recherche d’une terre d’asile.

RFI : Comment s’explique selon vous l’engouement du grand public et des éditeurs pour votre livre alors que l’immigration est devenue à travers le monde occidental l’une des thématiques les plus passionnelles nourrie par une actualité surchauffée ?

Thélyson Orélien : Disons d’abord combien je suis heureux de ce succès. Que le grand public me lise et m’apprécie, cela m’emplit de gratitude et d’humilité. Ce livre n’est pas un plaidoyer pour l’immigration, qui est un sujet passionnément débattu aujourd’hui à travers le monde. Mais avant d’être un sujet de débat, la migration est une expérience humaine et c’est ce côté humain que j’ai voulu mettre en avant dans ces pages. J’ai écrit ce livre d’une part pour les migrants pour restituer les épreuves qu’ils ont dû traverser. J’ai écrit ce livre aussi pour mes concitoyens du Canada où je vis depuis maintenant quinze ans. Je suis intimement convaincu que si les hommes et femmes des pays développés connaissaient l’odyssée des migrants, les dangers mortels auxquels ils doivent s’exposer afin de pouvoir survivre et refaire leur vie, ils comprendraient le sens de leur démarche et ne les laisseraient pas périr au bord de la route. Survivre est un instinct humain. C’est cet instinct qui est à l’œuvre dans le cas de mon personnage Jonas qui, comme le titre de mon roman le rappelle, a seulement le choix entre quitter son pays ou mourir.

« Survivre est un instinct humain » : peut-on dire que c’est cela le message de ce roman ?

Je me méfie des romans à message. Un roman n’est pas un programme politique. L’idée de ce livre est née de la rencontre totalement fortuite que j’ai faite d’un groupe de migrants qui avaient quitté leur pays à la recherche de conditions de vie dignes que leur pays natal ne pouvait leur assurer. Ils n’avaient pas d’autre choix que de s’enfuir. Ils ont dû surmonter des épreuves surhumaines, vivre des tragédies personnelles avant d’atteindre un territoire, une région qui voulait bien d’eux.  Ce sont ces rencontres qui m’ont décidé à écrire ce livre, en renouvelant le récit de migration. En fait, les livres qui racontent l’immigration sont bourrés de statistiques, de détails sur les frontières, de politiques qui masquent la dimension humaine. Dans ces livres sur l’immigration, on ne voit pas les êtres humains qui traversent les frontières à leurs risques et périls. Je voulais faire émerger dans mon roman les voix, les visages, les peurs, la quête de dignité et d’amour que cache le mot « migrant ».

Vous-même vous avez été migrant. Vous avez immigré au Canada, après le séisme qui a dévasté votre pays. Quelle est la part de l’autobiographie et celle de la fiction dans votre livre ?

Vous savez, un auteur s’inspire de ses propres expériences de la vie pour construire ses récits. Il y a toujours une part autobiographique dans la fiction. Il y a en effet quelque chose de moi dans le personnage de Jonas, mais les ressemblances se situent davantage au niveau des émotions, des sentiments, qu’au niveau des faits. Après avoir quitté Haïti à feu et à sang, Jonas a effectué un long parcours qui l’a conduit par la République dominicaine, le Brésil, le Mexique, les États-Unis, avant de parvenir finalement au Québec par le chemin Roxham. Quant à moi, je suis directement arrivé au Canada, en passant par la République dominicaine car le consulat canadien à Port-au-Prince avait été détruit par le tremblement de terre. Toujours est-il que je n’ai pas eu à emprunter le chemin périlleux de migration qu’a suivi mon personnage. Il n’empêche que mon parcours personnel imprègne ce que j’écris. Aussi, Jonas est-il un peu moi, mais pas tout à fait !

Vous avez pourtant écrit votre roman à la première personne. Pourquoi ce choix ?

J’utilise la première personne parce que je voulais que le lecteur, en lisant ce roman, ait l’impression d’être dans la peau du personnage et de marcher aux côtés de Jonas.

Comment est né le personnage de Jonas ?

Il est né de mes rencontres avec des migrants. Il est la somme des histoires que j’ai recueillies en bavardant avec ces derniers qui ont connu les épreuves que j’ai racontées dans mon livre. Je n’ai pas voulu réduire la migration à des idées abstraites, à des débats qui déchirent les sociétés aujourd’hui. C’est la dimension humaine de la migration qui m’intéressait. Le roman s’appuie sur les convictions, les contradictions des personnages, sur leurs croyances qu’ils perdent en cours de route ou auxquelles ils s’accrochent tant bien que mal. L’odyssée du personnage est en partie signifiée par son nom, Jonas, qui a des résonances bibliques.

Votre Jonas aurait pu s’appeler Gulliver, tant la dimension fabuliste est forte dans votre récit. Vous semblez hésiter entre le réalisme et la fantasmagorie…

C’est vrai qu’il y a une dimension fantasmagorique dans ce roman. L’histoire biblique de Jonas mais aussi l’Odyssée d’Homère étaient présentes dans ma tête. J’ai puisé dans ces structures antiques lorsque j’ai voulu raconter la trajectoire de mon personnage, à travers le Darien, au Panama,  ses confrontations avec les passeurs et les cartels ou les douaniers aux frontières. Si le lecteur a l’impression que le romancier hésite entre le réalisme et la fantasmagorie, c’est parce que la réalité de la migration est tellement excessive, tellement vertigineuse qu’elle semble presque irréelle. La migration crée ses propres fantômes, sa propre fantasmagorie, au point que je n’ai pas eu besoin d’inventer quoi que ce soit. Dans les paysages géographiques et humains que traverse le migrant, on a du mal à savoir où s’arrête le réel et où commence la fiction !  

C'était ça ou mourir est le premier roman du Québécois Thélyson Orélien.
C'était ça ou mourir est le premier roman du Québécois Thélyson Orélien. © Grasset

C’était ça ou mourir est votre premier roman. Mais vous n’êtes pas un nouveau venu dans le monde de la littérature…  

En effet, j’écris depuis longtemps. J’ai publié mon premier livre en 2006. Il s’agissait d’un recueil de poèmes. C’était ça ou mourir est mon premier roman. Il est paru au Canada en mars de cette année, il paraît en France ce mois-ci.

Comment êtes-vous venu à l’écriture ?

C’est mon père qui m’a transmis le goût de la lecture et de l’écriture. Il était comptable et avait fait des études de théologie. Il partait souvent en voyage pour des raisons professionnelles. Au retour des voyages, il nous ramenait des livres, des romans, mais aussi des encyclopédies, qui étaient très recherchées à cette époque d’avant l’internet. Dans cette famille de classe moyenne comme la nôtre, les livres, le savoir étaient des valeurs sûres. Mes deux parents m’encourageaient à lire. Ma mère était très impressionnée par mon goût pour l’écriture, par les petits poèmes que j’écrivais. « Ce que tu fais, c’est bien. Continue, cela t’emmènera loin », me disait-elle. Je n’ai jamais oublié ses mots.

Avec C’était ça ou mourir, vous signez un livre bouleversant de quête de dignité et d’humanité. Que voudriez-vous que les lecteurs retiennent de ce livre ?

Vous savez, j’ai mis quatre longues années pour écrire ce livre. Il y a eu ensuite le Covid. C’est une chance que ce livre ait pu voir le jour. Cela me rend très heureux car j’avais promis à mes frères migrants que je ferais tout pour faire connaître leurs récits de souffrances, de pertes et leurs espoirs d’une seconde chance. Vous me demandez si on doit retenir quelque chose de ce livre, je vous répondrai que j’aimerais que ce soit un visage plutôt qu’un chiffre ou une statistique. Si, après avoir refermé le livre, lorsqu’on entend le mot « migrant », on pense à Jonas, à une voix, à quelqu’un qui a fait un long voyage et qui continue d’espérer et d’aimer, je serais pleinement satisfait. Pour ma part, je ne cherche pas à changer l’opinion des lecteurs sur l’immigration. Si mon roman réussit à réduire l’indifférence envers les migrants, je considèrerai qu’il aura accompli sa mission.

L’histoire, en bref

Jonas Dorléon est professeur d’Histoire-Géo dans un lycée public, situé dans un quartier turbulent de Port-au-Prince. Mais lorsque la capitale s’embrase pour l'énième fois, le personnage est contraint de partir pour ne pas tomber sous les balles des gangsters qui ont fini par noyauter le pays. Réunissant dans un sac en plastique quelques effets personnels essentiels dont un diplôme, un livre de poésies de René Depestre, une photo de sa mère et un slip propre, le protagoniste s’enfuit d'Haïti. Il se réfugie dans un premier temps du côté dominicain de l’île, avant d’entamer sa longue marche à travers le Panama, le Brésil, le Mexique, avec pour destination finale les États-Unis ou le Canada.

Le roman raconte la traversée du continent, ponctuée de brutalités diverses et variées, de faim, de soif, de fatigue et de moments de désespoir. Jonas fait aussi l’expérience de solidarité et de la générosité, qui l’aident à tenir bon à travers les profondeurs de la jungle. Porté par un souffle narratif quasi épique, le roman réussit à donner à voir la migration comme une expérience de l’extrême dont on ne sort pas indemne. Jusqu’au bout, Jonas gardera l’espoir de refaire sa vie dans la dignité et la joie.    

C’était ça ou mourir, par Thélyson Orélien. Éditions Grasset, 271 pages, 21,50 euros.

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