Mylène Farmer sort «Égrégore», un album entre nostalgie et dystopie

Entre références ésotériques, visions dystopiques et nostalgie synthétique, Mylène Farmer orchestre une nouvelle plongée dans son univers singulier. Mais derrière les grands artifices, Égrégore révèle une artiste dont la fidélité à elle-même confine parfois à l'immobilisme. L’icône de la pop livre un disque qui regarde avant tout dans le rétroviseur.
Quatre ans après L’Emprise, Mylène Farmer revient avec Égrégore, treizième album studio et nouvelle plongée dans les obsessions d’une artiste qui n’a jamais vraiment quitté les années 1980. Figure incontournable de la pop française, avec plus de 30 millions d’albums vendus dans le monde, elle a construit un univers singulier, entre clips conçus comme des courts-métrages, iconographie gothique, références littéraires et goût du macabre.
Une esthétique volontiers excessive et kitsch, qui lui a permis de devenir une icône aussi populaire que queer, tout en cultivant une inaccessibilité médiatique devenue sa marque de fabrique. Mais derrière le mystère et les grandes messes promotionnelles, la musique est-elle toujours au rendez-vous ?
Pour Égrégore, la mécanique est parfaitement huilée. Annonces, clips confiés à des cinéastes de renom (Julia Ducournau, Gilles Lellouche…), collaborations avec DJ Snake, puis projection événement dans plusieurs centaines de salles. Une opération qui rappelle combien Farmer a toujours envisagé la musique comme une expérience visuelle et cinématographique.
Le titre, Égrégore, désigne dans le vocabulaire ésotérique une entité collective née de la réunion des pensées et des émotions d'un groupe. Une métaphore du lien presque fusionnel que Mylène Farmer revendique avec son public. Mais cette communion annoncée trouve-t-elle véritablement son prolongement dans les treize chansons du disque ?
« C’est à qui le tour » plante le décor avec une production électro-pop efficace mais sans grande surprise, où Mylène dépeint un monde qui s’effondre, où la liberté d’expression, le désir et les différences semblent progressivement menacés. « Le sexe est mort / Le sexe a tort », chante-t-elle, dans une succession de formules cryptiques qui renouent avec sa plume énigmatique. Une inquiétude sociétale qui traverse tout le disque.
« Des lols et des quoi » prolonge cette réflexion, évoquant la censure et l'appauvrissement du langage. Difficile de saisir si la réflexion derrière tient de la parodie ou du premier degré, d'autant que l’artiste a toujours joué avec les possibilités de la langue. Le clip, malgré son esthétique soignée, peine à donner de l'épaisseur à cette vision d'une société dystopique où les mots ont perdu leur sens.
Le problème d’Égrégore tient précisément à ce décalage entre l'ambition affichée, les moyens déployés pour la concrétiser et le résultat final. « Recréer un jour », composé par Moby, convoque une new wave très années 80, avec boîte à rythmes et batterie réverbérée, pour appeler à retrouver la lumière dans l'obscurité.
« On a toujours le choix » lui emboîte le pas dans une électro-pop tout aussi nostalgique, jusqu'à son refrain qui semble vouloir réveiller les grandes heures de la chanteuse. « Reste la lumière » nous rappelle les qualités mélodiques de l’artiste, et trouvera assurément son public.
Mais à mesure que les titres s'enchaînent, l'impression de familiarité prend le dessus. Les mêmes envolées vocales, les mêmes nappes synthétiques, les mêmes mots chargés de mystère qui ont fait les grandes heures de Mylène Farmer, mais semblent tourner en rond.
L'icône demeure. La révolution, elle, attendra.
Mylène Farmer ne cherche pas vraiment à bouleverser sa formule. L'essentiel de la production est confié à DJ Lewis, dont l’expérience aux côtés d’artistes générationnels comme Drake aurait pu être un atout de taille.
Pourtant, ses propositions restent convenues. Comme si les producteurs entourant la chanteuse hésitaient à bousculer une identité devenue intouchable. La collaboration avec DJ Snake illustre bien cette ambivalence. « Combien pour la nuit », morceau taillé pour les clubs, tente de renouer avec une électro dansante et immédiatement accrocheuse.
Mais derrière les sonorités eurodance et les clins d'œil à ses anciens succès, difficile de retrouver la fraîcheur qui faisait la force de « Oui mais… non ». Le clip, réalisé par Gilles Lelouche, est à l’image du dernier film du réalisateur : aussi ostentatoire que creux.
Pour afficher ce contenu , il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
À l'inverse, « Sans amarres », autre collaboration avec DJ Snake, surprend davantage. Plus délicate, presque fantomatique, avant de prendre de l’ampleur, sa production installe une mélancolie autrement convaincante.
C'est lorsque le disque ralentit qu'il révèle quelques-unes de ses plus belles qualités. « Confession », hommage à David Lynch déjà interprété au Festival de Cannes en 2025, joue sur une atmosphère dépouillée, entre piano et voix métallique, qui épouse assez justement l'étrangeté du cinéaste disparu. « Plus d'écho », autre composition de Moby, laisse également affleurer une sensibilité trip-hop plus intéressante. Mais ces réussites restent ponctuelles.
Il serait pourtant trop facile de reprocher à Mylène Farmer son goût du kitsch, ses obsessions ou ses envolées mélodramatiques. C'est précisément dans cet excès qu'elle a bâti son identité, quelque part entre Madonna, Kate Bush et les imaginaires baroques de la pop contemporaine.
Mais si L'Emprise (2022), où l’icône avait su s’entourer d’artistes audacieux (Woodkid, Archive, Aaron, Moby) avait su trouver un équilibre convaincant, Égrégore donne le sentiment d'un retour vers des recettes éprouvées, sans la même exigence musicale. La chanteuse promettait une expérience collective, une vibration commune dépassant les mots et les générations. Mais à force de vouloir retrouver son public là où il l'attend, Mylène Farmer semble avoir oublié de lui proposer un endroit où il ne serait encore jamais allé.
Mylène Farmer Égrégore (Stuffed Monkey/Sony Music) 2026
YouTube de Mylène Farmer
Pour afficher ce contenu Deezer, il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.