Biennale de Lyon 2026: Catherine Nichols nous invite à «passer d’un rêve à l’autre»

La plus grande biennale d’art contemporain en France a lieu à Lyon. L’édition 2026 s’ouvre ce samedi 19 septembre pour trois mois. Les 400 œuvres nous promettent de « passer d’un rêve à l’autre ». Entretien avec Catherine Nichols, historienne de l’art australienne et commissaire invitée de cette édition.
La Biennale d’art contemporain de Lyon voit les choses en grand : 118 artistes internationaux de 42 pays exposent dans onze lieux lyonnais... Des immenses halls des Grandes Locos en passant par le précieux musée des Tissus, par le MacLyon conçu par Renzo Piano, jusqu’au sous-sol d’un parking… La parité n’est pas respectée, mais cette fois dans l’autre sens. 68% des artistes sont féminines ; et, de surcroît, la commissaire invitée, la commissaire artistique et la directrice générale sont des femmes.
RFI : Parmi les 400 œuvres que vous avez sélectionnées pour la Biennale de Lyon, se trouve notamment un assortiment poétique de cale-portes de l’Estonienne Katariin Mudist, il y a aussi une baleine monumentale en tissu respirant des détritus, conçue par la Française Laure Prouvost ; le jeune artiste chinois Haonan He nous émerveille avec une cosmographie de l’histoire du pavot réalisé en mandala, sans oublier la puissante interrogation des héritages du colonialisme par des discours futuristes mis en scène par l'artiste fidjien-néo-zélandais Luke Willis Thompson. Dans le titre Passer d’un rêve à l’autre, que signifie pour vous le mot « rêve » ?
Catherine Nichols : Le mot « rêve » signifie imaginer autrement, imaginer quelque chose qui pourrait être différent de la réalité que nous avons aujourd’hui. Cela peut être un cauchemar. Cela peut être un rêve positif. Cela peut être dystopique, cela peut être utopique. Mais en ce moment, ce qui m’intéresse le plus, c’est l’utopique.
Passer d’un rêve à l’autre. Le passage vers l’autre rêve est-il plus important que le rêve à l’arrivée ?
C’est cela. Pour moi, le passage est central, car il ne s’agit pas seulement d’avoir un rêve puis d’en avoir un autre. Il s’agit de ce qui se passe quand on circule entre les rêves, et de la manière dont cela peut éclairer le présent, à travers la comparaison entre ce qui a été, ce qui vient et ce que l’on désire pour l’avenir. Pour moi, le moment du réveil est crucial, celui dont parle Walter Benjamin dans son ouvrage Paris, Capitale du XIXe siècle. Le Livre des passages », qui a été pour moi une référence importante tout au long de la réflexion sur ce que j’allais faire à Lyon. Donc oui, c’est une question de passage. Il s’agit de réfléchir à la façon dont nous pouvons accéder à cet « autrement ».
Vous avez sélectionné 120 artistes provenant de 42 pays, dont beaucoup d’artistes australiens et néo‑zélandais, une région qui est assez peu connue ici en France et en Europe en général. Qu’est-ce que nous pouvons apprendre d’eux ?
Je pense que ce que nous pouvons apprendre, c’est à inclure tout le monde dans une conversation qui concerne tout le monde. Et cela ne signifie pas seulement des personnes venant d’Australie, de Papouasie‑Nouvelle‑Guinée, des Fidji ou de Nouvelle‑Zélande, qui sont peut‑être moins connues ici. Cela signifie aussi plus que des êtres humains. Cela inclut aussi la matière. Cela inclut tout le monde. La conversation ici porte sur tout : sur le planétaire, sur la manière dont nous pouvons vivre d’une façon moins destructrice pour permettre notre survie, et sur la compréhension de la façon dont l’enchevêtrement entre politique et économie contribue à cet état de choses et peut aider à imaginer un changement.
Les habitants de l’Océanie ou de la région Asie‑Pacifique ont pour la plupart des histoires très complexes. La plupart ont été marqués par le colonialisme dans leur vie et viennent d’ailleurs, de nombreux ailleurs. Je pense que ces perspectives multiples apportent énormément. Si vous prenez seulement l’Australie, par exemple, d’où je viens, donc c’est plus facile pour moi d’en parler, il y a beaucoup à apprendre, par exemple en observant l’industrie minière là‑bas et en la comparant à l’industrie minière ici. C’est une discussion que l’on n’a pas habituellement. Ou encore en se demandant comment il se fait qu’une entreprise pharmaceutique australienne ou une entreprise australienne de santé ait leur siège à Lyon, et ce que cela signifie. Il s’agit de questionner la manière dont toutes ces choses sont entremêlées les unes avec les autres.
Quand on regarde les biographies et le travail artistique des artistes australiens et néo‑zélandais présents ici, elles et ils travaillent beaucoup sur la mémoire collective, l’identité personnelle, la transmission, les traumatismes, le colonialisme… Ce sont aussi des thèmes sur lesquels les artistes africaines ou africains ou issus de la diaspora africaine travaillent beaucoup. Qu’y a‑t‑il de particulier dans l’approche des artistes d’origine australienne ou néo‑zélandaises, par rapport à d’autres artistes ?
On voit qu’il y a énormément de recoupements quand on s’intéresse aux questions de trauma et d’identité, qui touchent des personnes partout dans le monde ayant été affectées par le colonialisme – ce qui est en réalité la grande majorité des populations de la planète. Il y a en fait des thèmes récurrents et on trouve beaucoup de similarités. Peut‑être que les artistes utilisent des matières différentes. Peut‑être qu’ils ont une autre idée de la direction que cela peut prendre dans leur réflexion. Mais il est difficile de parler en termes très généraux. Il est préférable de parler de façon plus spécifique.
Nous avons de nombreux artistes venant de diverses régions d’Afrique, du Togo, du Cameroun, de toutes sortes d’endroits différents. J’ai des artistes venant de toute l’Australie, qui ont des approches extrêmement différentes par rapport aux questions que vous venez de poser. Personne ne parle une langue unique. Personne n’occupe une perspective unique. En réalité, je n’aime pas cette question, car elle enferme les gens dans des cases, ce qui est précisément ce dont j’essaie de les sortir.
Dans votre approche, vous évoquez le concept de « psychogéographie ».
Cela désigne l’effet que le fait de grandir ou de vivre dans un certain lieu a sur votre manière de percevoir les choses. J’ai toujours réfléchi à cela, non seulement en termes de situationnistes à Paris, mais aussi en termes de tous les lieux où je me trouve, et de l’impact que cela peut avoir sur vous. Que signifie grandir près du Vésuve ? Comment cela vous affecte‑t‑il lorsque vous vous promenez dans une ville comme Naples ou à travers des ruelles étroites, etc.
À Lyon, j’utilise ce terme dans le sens des « traboules » [Derrière des portes d'immeuble d'apparence tout à fait ordinaire se cachent des passages reliant deux rues entre elles. Les « traboules » étaient à l'origine des raccourcis pour le transport de marchandises ; elles ont par la suite servi de cachettes lors de la révolte des Canuts au XIXe siècle ou de refuges pour les résistants durant l'Occupation allemande, NDLR]. J’ai eu le sentiment qu’il ne s’agissait pas seulement d’une façon de se déplacer dans la ville, mais que c’était en fait une façon de penser. J’ai d’ailleurs trouvé un essai intitulé La pensée traboule. La « pensée traboule » est une façon de faire des connexions inhabituelles, d’arriver quelque part où l’on ne s’attendait pas à arriver lorsque l’on s’est engagé dans un certain passage de pensée. C’est ce que cela a commencé à signifier pour moi. Comment peut‑on saisir cette idée qui semble être inhérente à la manière dont les gens font les choses ?
Par exemple, même lorsque des habitants ont quitté les terrains escarpés de Lyon pour aller de l’autre côté du fleuve, sur un terrain beaucoup plus plat, ils ont commencé à y construire des traboules, alors qu’elles n’étaient pas aussi nécessaires pour déplacer des marchandises ou quoi que ce soit. Et ceux qui y ont emménagé étaient alors des bourgeois. Mais ils ont conservé les traboules, parce qu’elles semblaient être un élément profondément enraciné de leur manière d’être. C’est cela que je veux dire par psychogéographie : lorsqu’un élément de la géographie devient une part de toute votre psyché et de votre psychologie.
Pensez-vous que vous réussirez à transformer cette biennale en une « économie poétique », qui est un autre de vos concepts pour cet événement culturel ?
Je n’ai pas vraiment pensé à cela comme objectif final. J’ai simplement pensé que ce serait très bien d’en faire un point de départ. Un peu dans l’esprit de Filliou [Robert Filliou (1926–1987), artiste, poète et artiste conceptuel français, l’une des grandes figures du mouvement Fluxus, NDLR]. Mais je ne pense pas que ce soit quelque chose que l’on puisse accomplir dans le cadre d’une biennale. Ce que l’on peut faire, c’est mettre un certain processus de réflexion en mouvement. Il y a quelque chose de très beau dans ce que Filliou faisait et disait. Il affirmait que nous devons faire des recherches sur cette question plutôt difficile et nous asseoir ensemble pour réfléchir sérieusement à ce que cela pourrait être. Cette biennale reprend cette approche, non pas par nostalgie pour Filliou, mais par urgence de cette question : comment pouvons‑nous envisager l’économie dans un sens élargi ? Et comment pouvons‑nous la rêver dans un autre état d’être ? Donc ceci en est le début.
18e Biennale d’art contemporain de Lyon, du 19 septembre au 13 décembre 2026.
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