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Thursday, October 1, 2026

Sécheresse agricole: comment payer les crises tout en finançant l'adaptation?

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Les premiers chèques du plan gouvernemental Canicule, sécheresse, incendies (Casi) sont attendus par les agriculteurs français dans les prochains jours. Annoncé à plus d'un milliard d’euros, il est pourtant déconnecté des besoins réels, tandis que l'adaptation des fermes est très en retard. Des acteurs du secteur avancent leurs solutions, alors que la Politique agricole commune 2028-2024 se négocie à Bruxelles.

Exploitant d'une ferme laitière « moyenne » en Vendée, Mathieu Courgeau dit avoir vu le thermomètre a culminé à « 45°C » dans son secteur, dans ce département qui a été l'un des plus secs de France au 15 août. « Sur ma ferme, la sécheresse, c'est à peu près 40 000 euros de pertes. J'ai fait le choix de m'assurer sur le maïs, donc j'aurai à peu près 10 000 euros de dédommagement, mais j'ai dû racheter du fourrage et j'ai perdu beaucoup de lait », témoigne-t-il, faisant part de la « détresse psychologique des collègues » à l'issue d'une « année particulièrement dure » et dans un contexte d'« accumulation des crises ».

Trois canicules couplées à un déficit hydrique historique (jusqu'à 95 départements en restrictions d'eau, dont 79 catégorisés « en crise ») ont jauni et brûlé les champs, généré des récoltes catastrophiques, provoqué une surmortalité dans les élevages et asséché, aussi, les trésoreries. Seulement 20% des quelque 400 000 agriculteurs souscrivent à une assurance de leurs productions contre les catastrophes météo. L'agriculture française sort exsangue d'un été 2026 qui pourrait ne pas rester longtemps « exceptionnel », alors que la prochaine campagne se prépare.

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Face aux pertes faramineuses, l'État aussi est à sec

« ​​​​​​​La crise concerne toutes les productions, tous les territoires. Elle a vraiment servi d'électro-choc auprès de beaucoup de responsables agricoles sur le manque de résilience de nos systèmes et de nos exploitations face aux conséquences du changement climatique », admet Maxime Buizard-Blondeau, agriculteur dans le Loiret, président de la chambre régionale d'agriculture Centre Val-de-Loire et vice-président des Jeunes agriculteurs, une formation proche de la FNSEA, le syndicat agricole gardien du modèle agro-alimentaire productiviste.

En réponse à cette crise, le gouvernement a annoncé début septembre un plan d'urgence Canicule, sécheresse, incendies (Casi) d'environ 1,3 milliard d'euros (annoncé préalablement à un milliard). Les deux-tiers serviront à indemniser les pertes, le dernier ira à la trésorerie des exploitations pour relancer la production : achats de plants, d'engrais, de fourrage... Les premiers décaissements sont attendus par les exploitations en ce début octobre via les préfectures. Mais, de l'aveu même d'Annie Genevard, la ministre de l'Agriculture, « ​​​​​​​l'État ne peut pas compenser toutes les pertes de production ». Celles-ci ont été évaluées à environ 10 milliards d'euros par la FNSEA.

« Ce montant d'un milliard, c'est à peu près le montant des indemnisations versées aux filières touchées par la grippe aviaire en 2021-2022, contextualise Lucile Rogissart, économiste spécialisée en agriculture à l'Institut de l'économie pour le climat (I4CE). La grosse différence, c'est qu'il couvrait alors la quasi-totalité des coûts de la crise. Là, on n'est plus du tout dans le même ordre de grandeur de la prise en charge. » De cette enveloppe de crise, Mathieu Courgeau pense obtenir 2 000 euros, sous forme de dégrèvement de taxe foncière. Loin des 30 000 euros qu'il affirme avoir perdus.

« ​​​​​​​Ces aides, indispensables, ne satisfont ni les agriculteurs qui aimeraient vivre de leur métier, ni les budgets publics particulièrement sous tension », résume Lucile Rossignart. Comment alors payer des factures de plus en plus salées, tout en préparant la résistance des fermes françaises aux futures sécheresse ou inondations extrêmes, dans un contexte d'endettement qui explose ?

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« La diversification coche toutes les cases »

Première voie pour amortir le choc économique : éviter, en amont, le plus possible les dégâts. « ​​​​​​​On peut limiter la vulnérabilité aux aléas, assure la spécialiste, en construisant des systèmes résilients et durables. » Ce que le modèle actuel, centré sur la mono-culture intensive, n'est plus. « Le risque, c'est que les solutions techniques, la clim comme l'irrigation, prennent le dessus. C'est une inquiétude forte », exprime Mathieu Courgeau.

Résilience à l'échelle de l'exploitation d'abord. L'éleveur l'a constaté cet été : certaines fermes souffrent moins. « ​​​​​​​Les fermes plus autonomes, basées sur des prairies, sur de l'élevage à l'herbe, qui sont diversifiées, qui ont travaillé sur la matière organique des sols, qui ont travaillé sur les haies ou sur l'agroforesterie, qui ont aussi des niveaux d'investissement pas trop élevés, globalement ces fermes-là vont mieux passer la crise », observe celui qui co-préside le collectif Nourrir, une plateforme de 54 organisations paysannes, environnementales, citoyennes ou de solidarité internationale, qui œuvre à la refonte du système agricole et alimentaire. « Mon voisin, qui est en maïs non irrigué et en soja toute l'année, il ne dort plus parce qu'il ne voit aucune porte de sortie, de modèle d'évolution », ajoute-t-il.

Diversifier les productions végétales est un levier d'action désormais largement mis en avant par nombre d'experts ou de paysans. « ​​​​​​​La diversification coche toutes les cases, reprend Lucile Rogissart. Elle permet de réduire la vulnérabilité face aux aléas climatiques en lissant le risque. Elle permet de réduire les dépendances à des importations d'engrais, de tourteaux de soja et de préserver le climat, l'eau, la biodiversité, qui sont déterminantes pour la pérennité des productions agricoles. »

Comment ? En consacrant, à côté des cultures principales (blé, orge, maïs, etc), plus de surfaces aux légumineuses – famille des pois, féverole, luzerne, lentilles. Celles-ci sont à la fois bonne pour la santé humaine – sources de protéines alternatives à la viande rouge – et pour la santé de la planète : elles captent l'azote de l'air et réclament donc peu d'engrais, ce qui permettrait de réduire la dépendance aux importations extérieures. Il en est de même pour des cultures comme le chanvre et le miscanthus, dont les propriétés sont par ailleurs très utiles pour la construction, le chauffage ou l'alimentation bovine. Mais « tant que le prix des protéines, comme le soja importé massivement d'Amérique du Sud, sera aussi faible, cela n'incitera pas les Européens à en cultiver, reconnaît Mathieu Courgeau. Il n'y a pas 36 solutions : il faut augmenter le prix. » Ou subventionner davantage les légumineuses à la place d'autres productions, complète de son côté Lucile Rogissart. « Le maïs représente le plus grand intérêt économique pour la nourriture animale, ajoute Mathieu Buizard. Beaucoup d'exploitations n'ont pas l'argent pour engager la transition et sont coincées dans la dépendance aux aides publiques. »

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Réorienter les fonds

La ferme à elle seule ne peut pas tout. Un changement réussi implique une « reconfiguration majeure de toute la chaîne de valeur, et notamment des infrastructures », insiste Lucile Rogissart. Cela nécessitera de délocaliser de certaines productions légumières ou fruitières dans l'Hexagone, puis que les filières suivent ou se mettent sur pied, que les organismes collecteurs et les industriels se mettent à la page. « ​​​​​​​La complexité de ce chantier est telle que cela demande une planification des pouvoirs publics. Les prochaines années seront cruciales pour orienter les soutiens publics », prévient-elle. En plus du départ à la retraite de la moitié des chefs d'exploitation dans les prochaines années, une partie des actifs agricoles (matériels, usines, bâti…) arrive en fin de vie. Un virage à ne pas manquer pour installer la relève dans des fermes adaptées aux nouvelles réalités climatiques et géopolitiques.

L'année 2027 sera charnière à double titre. D'abord, les regards sont tournés vers Bruxelles où se sont ouvertes les négociations de la prochaine Politique agricole commune (PAC) 2028-2034. « Il faut dégager des marges de manœuvres au niveau européen, à la fois pour adapter les systèmes et pour gérer les crises », demande Mathieu Courgeau, dont le collectif vient de soumettre ses propositions pour la future PAC. Premier poste de dépenses de l'Union européenne, il redistribue aux 27 environ 56 milliards d'euros chaque année, dont 9,4 milliards pour la France en tant que première puissance agricole en volume de production, loin devant l'Espagne et l'Allemagne (environ 6 milliards).

Or, celle qui entrera en vigueur en 2028, et qui doit laisser plus de liberté d'action aux États, pourrait bien voir sa dimension environnementale à nouveau affaiblie. D'où le deuxième titre : la présidentielle française, en mai, sera décisive pour la mise en œuvre nationale de la PAC.

« Ce n'est pas surprenant que notre système soit assez peu résilient face aux aléas puisque les soutiens publics ne contribuent pas à le bâtir, reprend Lucile Rogissart. En 2024, à peu près 54 milliards d'euros de soutiens publics [français] ont été au bénéfice des secteurs agricole (16 milliards) et alimentaire : de la production d'intrants, pesticides, engrais, etc, jusqu'à la consommation alimentaire des ménages, en passant par les exploitations, l'industrie agro-alimentaire, la distribution et la restauration. Or, moins de 10% orientait ces secteurs vers des systèmes plus résilients », autrement dit : agro-écologiques, un mot qui fâche encore malgré la reconnaissance internationale de ses vertus. Mathieu Courgeau demande « ​​​​​​​un meilleur ciblage des aides de la PAC à travers une meilleure définition des agriculteurs qui peuvent en bénéficier. Ensuite, il faut retravailler les prix agricoles afin qu'ils couvrent les coûts de production, et pour cela réguler le marché » pour garantir des prix plus rémunérateurs face à la tendance à la baisse des revenus.

Un rapport publié ce 1er octobre et consacré aux solutions par le Réseau Action Climat corrobore : « L'Inspection générale de l'environnement et du développement durable (IGEDD) estime que 6,5 milliards d'euros, soit 64% des financements du Plan stratégique national (français) de la PAC, constituent une subvention dommageable pour la biodiversité. »

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Faire contribuer le consommateur... ou l'héritier ?

Dans cette chaîne de valeur à repenser, les Jeunes agriculteurs veulent faire appel aux consommateurs afin de générer de nouvelles recettes fiscales pour financer la transition des exploitations et des filières. « On propose, dans le cadre du projet de loi de finance, la mise en place d'une contribution pour les repas servis hors domicile. Tant dans les supermarchés, dans la restauration classique, la restauration collective, la restauration à emporter », explique Maxime Buizard-Blondeau. En résumé : les points de vente qui n'obéissent pas à la loi Egalim – qui exige 50% de produits locaux ou labellisés de qualité – seraient taxés d'une dizaine de centimes par repas. L'organisation les estime à un peu moins de 12 milliards chaque année. Montant espéré de la taxe : environ un milliard d'euros.

Mais faire reposer les efforts sur les consommateurs ne fait pas l'unanimité. « L'inconvénient d'une taxe sur l'alimentation, c'est que cela va reposer sur les ménages les plus pauvres dont on sait que la part qu'ils consacrent à se nourrir est plus élevée », commente par exemple Carl Gaigné, chercheur à l'Inrae. Pour cet économiste, « ​​​​​​​la PAC ne peut pas tout résoudre. C'est un problème de société et c'est elle dans son ensemble qui doit s'en occuper ». L'option à explorer est « inter-générationnelle ».

Aussi propose-t-il de regarder vers les villes où se terre la richesse. Au sens propre : la valeur du foncier urbain, composante, avec les murs, de la valeur d'un bien immobilier. Il suggère d'imposer ce foncier lors de l'héritage. Au cours des 15 prochaines années, des dizaines de milliers de « papy-boomers » vont transmettre un patrimoine phénoménal puisque cette génération, qui s'est enrichie durant l'époque prospère des Trente glorieuses après la Seconde guerre mondiale et avant le choc pétrolier, a accumulé un bas de laine confortable. « ​​​​​​​On estime la valeur de richesse qui sera transmise entre 7 000 et 10 000 milliards. Il y a débat, mais c'est énorme », dit-il.

Sans s'avancer sur un degré d'imposition, il la justifie d'abord sur le plan moral : « Ce sont toutes les générations d'avant qui ont produit ces émissions qui aboutissent au changement climatique. » Puis au niveau de la justice fiscale : « On sait qu'il y a une très forte corrélation entre le niveau de revenus, le niveau de patrimoine et l'impact sur le climat. Ce serait cohérent de récupérer une partie de ces transferts patrimoniaux pour financer l'adaptation, en particulier pour l'agriculture. » Car ce foncier urbain génère de la rente en prenant de la valeur essentiellement grâce à l'État et les collectivités publiques qui aménagent et modernisent le territoire (transports, rénovations, services…). Ce prélèvement serait donc, pour le chercheur, un juste retour aux sources. Mais dans ce cas, ce serait finalement la nouvelle génération qui passerait à la caisse.

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