Montréal, une capitale du vélo
Une fois par année, les meilleurs cyclistes du monde entier cessent de se déguiser en panneaux publicitaires roulants. Une fois par année, ils revêtent un maillot national plus sobre. À cette occasion, ils courent sans l’aide de ces oreillettes avec lesquelles leurs entraîneurs ont l’habitude de leur indiquer tout ce qui se passe devant ou derrière. Une fois par année, c’est la course à l’ancienne, sans rien. Celui ou celle qui passe le premier le fil d’arrivée de cette course jouit du privilège, au cours des douze mois suivants, d’arborer un signe distinctif : le maillot arc-en-ciel. Quand on le porte, il tend à vous donner des ailes.
Cette année, Montréal et Québec accueillent, comme à l’accoutumée en septembre, deux épreuves internationales : les Grands Prix cyclistes de Québec et de Montréal. Ce sont les deux seules épreuves UCI World Tour disputées en Amérique. Mais cette année, il y a plus. Après ces deux courses, les champions vont rester au Québec. Et d’autres viendront les retrouver. Ils vont être rejoints par les femmes, les juniors et les jeunes espoirs. Tout ce qui roule à fond, le nez dans le guidon, se retrouvera à Montréal à l’occasion des Championnats du monde sur route, du 20 au 27 septembre. Treize titres mondiaux y seront disputés.
Mesurez-vous l’importance de l’événement autrement que par les entraves à la circulation automobile que cela promet de créer ? Il s’agit pour Montréal d’un des très grands événements du sport international. Sans doute l’un des plus grands depuis les Jeux olympiques.
Les prétendants ? En l’absence de Tadej Pogačar, blessé dans une chute au Tour d’Espagne alors qu’il en était le leader, les paris sont ouverts. Parmi ceux qui pourraient lui ravir son maillot de champion du monde, il y a des bêtes de course comme Remco Evenepoel et Wout van Aert. On peut aussi garder à l’œil Tom Pidcock, Isaac del Toro et le jeune Paul Seixas. Ajoutons à cette liste Mathieu van der Poel. Son célèbre grand-père, Raymond Poulidor, avait terminé deuxième à Montréal en 1974. Chez les Canadiens, Michael Woods est sans doute le meilleur sur la ligne de départ. Les Québécois Hugo Houle et Nickolas Zukowsky risquent de ne faire que de la figuration au milieu du peloton.
Chez les femmes, tous les regards d’ici seront tournés vers Magdeleine Vallières. Plusieurs découvrent sur le tard cette athlète exceptionnelle originaire de Sherbrooke. C’est elle, la championne du monde en titre. Du jamais-vu. Le maillot arc-en-ciel, elle l’a fait briller toute l’année, avec notamment une 12e place au classement général du Tour d’Italie. Reste que ses chances apparaissent faibles devant Demi Vollering, Lotte Kopecky et Kasia Niewiadoma-Phinney. Habituée des podiums, cette dernière est — soit dit en passant — la belle-fille de Connie Carpenter-Phinney, première championne olympique de l’histoire de la course sur route féminine. Et c’est Vollering qui apparaît sans doute comme la grande favorite. Redoutable, elle a remporté cette année le Giro, le Tour de France, le Tour des Flandres, la Flèche wallonne et Liège-Bastogne-Liège. Une fusée.
Dans une course, il y a toujours ou presque des échappées. S’extirper du peloton pour défier le vent seul ou à quelques-uns donne parfois des victoires. Mais les meilleurs se mettent d’ordinaire à l’abri. Pas tout à fait devant, derrière des coéquipiers qui font écran pour fendre le vent. Dans les équipes régulières, on travaille souvent pour son leader. Aux Mondiaux, avec des équipes nationales composées de coureurs parfois d’inégales valeurs, les rapports sont plus compliqués. Savoir lire une course, prendre la bonne échappée pour s’envoler vers la ligne d’arrivée, ce n’est pas donné à tout le monde, même si on a des jambes d’acier.
Des précédents
En 1974, Montréal avait déjà accueilli les championnats du monde. Il y avait, en plus, des courses sur piste. Un vélodrome temporaire avait été aménagé derrière le centre sportif de l’Université de Montréal. On y regardait en particulier les coureurs venus du bloc de l’Est, avec la suspicion que suscitait alors le monde soviétique.
Les Mondiaux participent incontestablement à un nouvel élan du cyclisme québécois. On se met alors à voir des gens redécouvrir le plaisir de pédaler cheveux au vent. C’est à la faveur de ces Championnats que Giuseppe Marinoni, ancien coureur italien installé au Québec, rencontre des fabricants italiens et acquiert une partie du savoir-faire qui lui permettra de se lancer dans la fabrication de cadres sur mesure.
La candidature de Montréal avait été retenue pour les Jeux olympiques de 1976. Dans la foulée, quelques passionnés de vélo, dont Guy Morin, Louis Chantigny, Federico Corneli et Claude Mouton, se mettent en tête d’obtenir en plus les Championnats du monde de 1974. L’Association cycliste canadienne réussit, contre toute attente, à obtenir la tenue des championnats devant l’Union cycliste internationale (UCI). Dans une pirouette argumentaire que raconte Louis Chantigny, l’association canadienne invoque la dureté des hivers canadiens pour réclamer qu’on se décide au plus vite en faveur de Montréal…
Les Championnats du monde de 1974 sont un succès. Quelque 800 athlètes provenant d’une cinquantaine de pays y participèrent. Pour la seule course professionnelle masculine autour du mont Royal, la police évalue la foule à environ 200 000 personnes.
La Française Geneviève Gambillon l’emporte et décroche le titre chez les femmes. La Québécoise France Richer, âgée de seulement 17 ans, créa la surprise en terminant 21e, montée sur son vélo italien. Elle ne pratique alors le cyclisme de compétition que depuis cinq mois…
En 1974, la place réservée aux femmes reste sans commune mesure avec celle accordée aux hommes. Se soucie-t-on alors du peu de place réservé aux femmes, reléguées loin derrière les vedettes masculines dans l’attention médiatique et le soutien matériel ? Les choses ont changé. Mais pas complètement. Loin de là.
Une tradition
Qui se souvient qu’en 1899 Montréal avait déjà accueilli les Championnats du monde sur piste ? C’est à cette occasion que s’était illustré Major Taylor, devenant le premier Afro-Américain champion du monde de cyclisme et l’un des tout premiers athlètes noirs à conquérir un titre mondial dans quelque sport que ce soit, malgré un racisme féroce. Major Taylor est aujourd’hui une figure héroïque de l’histoire du sport professionnel.
Puis, dans l’entre-deux-guerres, il y avait eu au Québec une vive passion pour le vélo. Des courses sur vélodrome, dans l’enceinte du Forum, attiraient des foules considérables. Les Six Jours de Montréal y sont organisés à partir de 1929. Ce sera l’un des grands spectacles sportifs de la ville. Le champion René Cyr témoignait que, dans les années 1930, « c’était la lutte, la boxe et les courses de six jours qui remplissaient le Forum ».
Au point où l’organisation du club de hockey avait même eu l’idée de commanditer une équipe cycliste professionnelle, laquelle arborait le même maillot tricolore. René Cyr porta ce maillot, au temps où il faisait équipe avec Torchy Peden. Ce dernier a laissé sa trace jusque dans la littérature. Dans Les Plouffe, le grand roman populaire de Roger Lemelin, il est le modèle sportif du père de la famille.
Les coureurs sont désormais suivis par des armées de techniciens, de nutritionnistes et d’attachés de presse. Mais sur le mont Royal, au moment où la route se cabrera et qu’il faudra se lever sur les pédales pour donner des coups de reins, il faudra encore beaucoup souffrir et suer pour espérer gagner.
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