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Monday, September 14, 2026

Le prix humain des générations qu’on exclut

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Il y a quelque chose de trompeur dans les débats sur le vocabulaire : « immigrant de deuxième génération », « Québécois de souche », « Français de papier ». On en parle souvent comme d’un débat de mots, sans grande conséquence, presque innocent. Ce n’est pas le cas. Derrière les mots se cache une question beaucoup plus fondamentale : qui a le droit de se sentir pleinement chez soi ? Et les conséquences d’une mauvaise réponse, elles, n’ont rien d’abstrait.

La lecture de « L’absurde mathématique des générations », chronique d’Emilie Nicolas dans Le Devoir, m’a particulièrement marquée, parce que j’écris avec un pied dans deux histoires à la fois. Née en France de parents maghrébins, j’ai grandi de l’autre côté de cette frontière invisible qui sépare les enfants « d’ici » des enfants « d’ici, mais ». Aujourd’hui, je vis au Québec comme immigrante de première génération. Cette fois, je suis de ceux que l’on scrute directement, que l’on compte, dont on mesure l’intégration et dont on suit de près les statistiques.

Ces deux expériences se répondent. Mais c’est de la première que je veux surtout parler ici, parce qu’elle m’a appris jusqu’où peut mener un vocabulaire qui, progressivement, transforme une origine familiale en appartenance conditionnelle.

Ce que j’ai vu en France

En France, le débat sur les « jeunes issus de l’immigration » n’est jamais resté, à mes yeux, un débat de vocabulaire. Il a contribué à produire, au fil des décennies, une génération d’enfants nés français, éduqués en français, n’ayant parfois connu aucun autre pays que la France, qui grandissent avec la certitude que leur passeport ne suffira jamais à effacer le soupçon qui pèse sur leur appartenance.

J’ai compris très tôt qu’être née en France ne suffirait pas toujours. Que mon nom, jugé trop « connoté », me fermerait des portes avant même que j’aie eu la chance de les pousser.

J’ai grandi en banlieue parisienne, fille d’ouvriers de l’industrie automobile. La combinaison parfaite, semblait-il, pour faire dérailler d’avance toute trajectoire d’ascension sociale. Une conseillère d’orientation de mon école secondaire me l’a d’ailleurs signifié sans détour : il valait mieux pour moi suivre des études courtes et professionnalisantes, et de faire une entrée rapide sur le marché du travail. Les études supérieures longues ? Pas faites pour nous, semblait-elle dire.

Mon expérience ne saurait évidemment résumer toutes les trajectoires des enfants de l’immigration en France. Mais ce que j’ai vécu n’est pas pour autant un détail anodin. Répété à différentes étapes d’une vie, cela peut contribuer à façonner des trajectoires entières : ambitions scolaires revues à la baisse, sentiment que certaines portes ne sont pas faites pour soi, repli vers les espaces où l’on se sent davantage accepté, puis la méfiance envers des institutions dont on finit par croire qu’elles ne considèrent pas ces enfants comme pleinement les leurs.

Les risques concrets de la conditionnalité

On parle souvent de l’exclusion sociale de ces jeunes comme d’un problème qui les concerne, eux, en périphérie de la société. C’est l’inverse. Lorsqu’une société laisse une partie de ses enfants grandir avec le sentiment que leur appartenance reste à démontrer, les conséquences finissent nécessairement par devenir collectives.

L’école en est un exemple. Elle repose en partie sur une promesse : l’effort permet de progresser. Mais que devient cette promesse lorsqu’un jeune acquiert la conviction, fondée ou non sur chacune de ses expériences individuelles, que la trajectoire migratoire de ses parents (et les caractéristiques identitaires liées) pèsera dans la balance ? Censée être la grande égalisatrice, l’école devient une institution où la promesse « d’ascenseur social » perd son sens. Pourquoi donc s’y investir ?

Sans compter que ce sentiment de rejet, quand il se répète, ne fait pas disparaître le besoin d’appartenance : il le déplace. Des jeunes qui ne se sentent jamais pleinement acceptés comme étant « d’ici » vont chercher ailleurs une identité qui, elle, ne se négocie pas : une communauté, une religion vécue plus intensément, ou simplement les groupes auprès desquels cette appartenance n’a pas constamment besoin d’être démontrée.

Et le phénomène peut traverser les générations. Un enfant qui grandit en observant ses parents, ses grands frères et sœurs subir ce même soupçon d’appartenance apprend, avant même d’en faire lui-même l’expérience, à quoi s’attendre. Le cynisme et la méfiance envers les institutions ne naissent pas du jour au lendemain à l’âge adulte : ils se transmettent, comme un héritage, bien avant que le jeune n’ait eu la chance de vérifier par lui-même si les choses pourraient être différentes.

Ce ne sont pas des trajectoires inévitables. Mais lorsqu’une société demande suffisamment longtemps à certains de ses enfants : « Es-tu vraiment des nôtres ? », elle ne devrait pas être surprise si certains finissent par se demander eux-mêmes s’ils le sont.

Le parallèle québécois

C’est précisément ce qui me semble important dans le débat québécois.

Le vocabulaire de la « deuxième » ou même « première génération » qui s’y installe n’est pas nouveau : je l’ai vu ailleurs, et j’en ai vu les effets à long terme. Ce n’est pas une inquiétude théorique. C’est ce que m’a appris l’expérience : quand une société pousse certains de ses enfants à prouver sans cesse qu’ils en font partie, elle finit, sans le vouloir, par les pousser dehors.

Et il y a pour moi un paradoxe profondément personnel : je suis aujourd’hui immigrante de première génération au Québec, mais je m’y suis parfois sentie plus autorisée à construire ma place que dans le pays où je suis née. Malgré certaines embûches persistantes aujourd’hui, le Québec m’a offert ce que la France ne m’avait pas permis d’imaginer aussi facilement : la possibilité de faire mentir le pronostic social que d’autres avaient formulé pour moi.

Le Québec n’est pas condamné à reproduire la trajectoire française. Les histoires, les institutions et les sociétés sont différentes. Alors faisons le choix de ne pas reproduire certaines de ses erreurs.

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