Swann Arlaud au cœur d’un récit historique et moderne, primé au Festival de Cannes

Avec Notre Salut, Emmanuel Marre plonge les spectateurs dans le régime de Vichy, en suivant le parcours d’Henri Marre au sein de l’administration. Un récit historique mêlant désillusions intimes et nationales, à découvrir en salle le 30 septembre.

Par Juliette Mansart
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Un choix d’échelle à rebours des grands récits historiques
Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Henri Marre (Swann Arlaud), 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise, son traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d'ingénieur. Son credo : « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle. Mais peut-être qu’Henri cherche avant tout à fuir sa propre débâcle…
Condor Films
Après le remarqué Rien à foutre, le cinéaste Emmanuel Marre adapte la correspondance de son arrière-grand-père Henri Marre, inspecteur au Commissariat à la lutte contre le chômage dans la France de Vichy. Récompensé du prix du scénario à la dernière édition du Festival de Cannes, Notre Salut déplace la focale vers le récit de vie d’un homme en faillite personnelle, convaincu que ses méthodes managériales révolutionnaires pourraient redresser le pays. En choisissant de raconter l’Histoire depuis les échelons ordinaires de l’administration, Emmanuel Marre plonge le spectateur au cœur de l’engrenage de la collaboration, débarrassé de ses figures tutélaires et de ses grands repères historiques. D’après lui, “Il y a en France une mémoire fantôme de cette période sous cet angle, une mémoire qui est tue. Il est important de parler de la honte de ce qui s’est fait dans l’ordinaire, par des personnes du mauvais côté”.
Ainsi, son héros Henri porte à lui seul une part de l’histoire de l’administration française qui a travaillé pour Vichy. À travers ce choix d’échelle, le réalisateur a souhaité “parler des gens qui sont au deuxième plan de la photo au lieu d’interroger les grands personnages de cette époque [...] car ils ont un romanesque qui en font des figures lointaines, monstrueuses et en un sens confortable”. Dès lors, Henri apparaît comme un être anodin, qui rêve d’un destin exceptionnel. Au début du récit, il se sent investi d’une mission, déterminé à redresser la France grâce à ses idées et théories, regroupées dans son traité politique. Pourtant, derrière cette certitude affichée, le long-métrage laisse progressivement affleurer les failles de cet homme, dont les convictions se heurtent sans cesse à ses intérêts personnels et dont les actes révèlent les contradictions. Plus Henri cherche à donner une cohérence à son existence, plus celle-ci semble lui échapper.
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Pour incarner ce “monsieur tout le monde”, le réalisateur a choisi de s’entourer du multi-récompensé Swann Arlaud – vainqueur du César du meilleur acteur dans Petit paysan, et des César du meilleur acteur dans un second rôle pour Grâce à Dieu et Anatomie d’une chute – séduit à l’idée de participer à un projet où l’Histoire serait regardée depuis cet endroit de la normalité. Il porte alors le personnage d’Henri, qu’il interprète avec une justesse et une sincérité profondes. Emmanuel Marre souligne à ce propos : “Swann était fascinant. Il est aussi bien capable d’être très classe dans son costume que d’avoir l’air dans une déchéance extrême. [...] Il décide de se plonger entièrement dans quelque chose, sans se poser de questions et sans pour autant réussir. Mais Swann rajoute toujours une sorte de bémol, quelque chose qui a à voir avec le côté enfantin d’un petit garçon pas taillé pour le vêtement”.
Le choix de cet homme ordinaire comme point d’entrée dans l’Histoire détermine alors aussi la manière dont Notre Salut donne à voir la collaboration. En se focalisant sur les pions quasi invisibles ayant façonné l’Histoire, le réalisateur relègue l’horreur de cet engrenage au hors-champ. Notre Salut invite ainsi les spectateurs à faire l’expérience d’une violence qui s’exerce à bas bruit, mettant en lumière les sournois engrenages qui permettent de mettre en place les régimes totalitaires. Avec ce projet, Emmanuel Marre a souhaité faire ressentir le fonctionnement d’une dictature en la montrant de l’intérieur, et non par le sommet. “J’ai toujours eu peur que la figure incarnant le mal apparaisse comme un héroïsme inversé. La violence, le mal ne sont pas grandioses”, explique-t-il. En restant dans les bureaux, au plus près d’Henri, le long-métrage renonce au tableau d’ensemble pour retrouver le concret, le quotidien et le présent de l’Histoire.
Une mise en scène au plus près du réel
Cette volonté de rester au plus près des individus et de leur quotidien se prolonge naturellement dans la mise en scène. Afin de s’approcher au mieux de l’idée du réel, le réalisateur a souhaité, dans la forme, proposer un cinéma artisanal. “On a essayé de se rapprocher de ce que cela serait si c’était filmé par une équipe d’actualités de l’époque. Le film a été tourné en lumière naturelle, et parfois on mettait un flash au-dessus de la caméra, comme cela se faisait pour le tournage des actualités autrefois”, précise-t-il. Le dispositif évoque ainsi le mockumentary, – ou documenteur –, une forme qui emprunte les codes et l’apparence du documentaire tout en racontant une fiction. Mais ici, le procédé ne vise pas tant la parodie que la recherche d’une proximité avec le réel, comme si la caméra avait pu être présente sur le moment pour saisir les événements.
Emmanuel Marre part ainsi du réel pour mieux le transformer en matière cinématographique. En ce sens, le cinéaste entraîne le spectateur du côté des personnages de l’ombre, de ceux qui, dans l’organisation du travail, ne sont jamais au centre. Les couleurs désaturées, le grain de l’image mais aussi les zooms brutaux réalisés avec un Bolex numérique et parfois accompagnés, dans les séquences nocturnes, d’une simple lampe torche, apportent à ce quotidien bureaucratique d’un temps révolu une forme d’instantanéité aussi rare que saisissante. Tout concourt à donner au long-métrage la texture d’un présent capté sur le vif plutôt que celle d’une reconstitution soigneusement composée.
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En ce sens, cette recherche du réel passe également par les décors. Là où la plupart des récits consacrés à la Seconde Guerre mondiale s’appuient sur des décors spectaculaires, parfois fastueux, Notre Salut nous entraîne avant tout à Limoges, dans des bâtiments administratifs ternes, fonctionnels et anodins. L’Histoire ne se joue donc pas dans des lieux chargés de prestige, mais dans des bureaux, des couloirs et des espaces de travail ordinaires, prouvant encore une fois que le réalisateur privilégie le quotidien à la reconstitution spectaculaire.
Cette recherche de proximité se poursuit jusque dans le choix des interprètes. Afin de mener à bien son projet et de se rapprocher au mieux du réel, Emmanuel Marre a confié la plupart des rôles secondaires non pas à des acteurs expérimentés, mais à des personnes dont la fonction dans l’administration les rapproche de celle des personnages du long-métrage. Un choix qui brouille davantage encore la frontière entre fiction et réalité, tout en donnant aux situations une familiarité troublante. Ce choix de proximité permet également de rapprocher le spectateur de ce qu’il vit dans sa vie d’aujourd’hui.
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Dès lors, le tournage a laissé place à une grande part d’improvisation, avec une grande liberté de jeu, comme le précise le réalisateur : “Les acteurs n’avaient pas à apprendre leur texte. Pour laisser de la liberté, je ne les ai pas obligés à utiliser tel ou tel terme. Je leur ai donné des bases historiques. Je tenais à leur laisser la possibilité de vivre des choses et de les exprimer par eux-mêmes”. Une méthode qui permet de rendre ce passé étonnamment présent, en évitant la solennité et l’artifice traditionnel associé aux films en costumes. Ici, pas de volonté d’en mettre plein la vue ; le choix est au contraire celui de la sobriété, de l’immersion et de l’observation.
Ainsi, il semble que toute la singularité de Notre Salut réside dans sa manière de raconter une trajectoire personnelle sans jamais la détacher de l’Histoire collective. L'œuvre suit un homme largement enfermé dans ses propres certitudes, dont la pensée abstraite et les théories se confrontent progressivement au réel, dans un contexte où ses choix l’amènent à prendre part à une responsabilité collective. Il s’agit de suivre un parcours d’existence, d’en observer les contradictions et de laisser apparaître, dans le quotidien le plus banal, les mécanismes d’une époque.
Récit historique à hauteur d’homme, Notre Salut met en scène un Swann Arlaud au sommet de son art et plonge le spectateur dans une histoire à la fois intime et nationale. En choisissant l’ordinaire plutôt que le spectaculaire, Emmanuel Marre livre un long-métrage qui interroge la manière dont l’Histoire se fabrique aussi à travers celles et ceux qui n’en sont pas les grandes figures. Un récit intense et passionnant, à découvrir dès le 30 septembre au cinéma.
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