Pierre Moscovici: «L'extrême droite veut réduire l'UE à une union de nations, cible des prédateurs»

Cette semaine, Caroline De Camaret reçoit Pierre Moscovici, membre français de la Cour des comptes européenne. Depuis 1977, la Cour des comptes agit comme un auditeur externe de l’Union européenne, examinant la gestion financière et le budget de l’UE. Ancien député européen, Pierre Moscovici fut aussi ministre des Affaires européennes puis de l'Économie, avant de devenir commissaire européen aux affaires économiques et financières, président de la Cour des comptes française et, finalement, membre de la Cour des comptes européenne à Luxembourg.
« Une dette, ça se rembourse »
Le 8 octobre, la Cour des comptes a remis son rapport annuel dans lequel elle alerte sur la dette européenne. Si celle-ci est d’ordinaire très faible, elle a fortement augmenté à la faveur du plan de relance post-Covid Next Generation EU et pourrait s’élever à 1 000 milliards d’euros en 2027. Pierre Moscovici tempère : « Ce n’est pas énorme si on la compare à des dettes comme la dette française (...) mais une dette, ça se rembourse. À partir de maintenant, il y aura donc une charge de la dette annuelle jusqu’en 2058, qui représentera environ 1/12e du budget de l’UE. » Si ce poids financier pourrait peser dans les négociations sur le futur budget de l’UE, Pierre Moscovici met en garde contre trop de sobriété : « Je suis, personnellement, comme Européen, convaincu que nous avons besoin d'investir plus. Nous sommes aujourd'hui en train de décrocher par rapport aux États-Unis. Nous avons besoin de cet investissement. Mais une dette, ça se rembourse et donc, ça se gère. »
« Ce qui attend les Européens, c’est une négociation extrêmement difficile »
En effet, l’UE s’apprête à renouveler son budget pour la période 2028-2034 et la bataille fait rage entre les États membres. Les « frugaux », comme les Pays-Bas, le Danemark ou la Finlande, emmenés par l’Allemagne, s’opposent vivement à la proposition de la Commission d’augmenter le budget de l’UE à 2 000 milliards d'euros. En face, les « Amis de la cohésion » ou ceux de la Politique agricole commune soutiennent la hausse du budget de l’UE. Pierre Moscovici observe : « Ce qui attend les Européens, c’est une négociation extrêmement difficile (…) ça se passe toujours comme ça. Il faudra un compromis, mais ce que je souhaite, c’est que ce compromis soit le plus ambitieux possible. » Et pour cause, l’ancien commissaire européen s’inquiète d’une perte de vitesse de la croissance et du PIB par habitant de l’UE face aux États-Unis ou à la Chine : « On ne peut pas être une puissance si on n'a pas d'ambition pour l'Union européenne. La solution à nos problèmes, qu’ils soient sociaux, économiques, géopolitiques ou climatiques, ce n’est pas uniquement l’Europe. Mais toute solution passe par l’Europe. »
Pour augmenter le budget cependant, encore faut-il en avoir les moyens. Aujourd’hui, les contributions nationales des pays membres représentent l’écrasante majorité des ressources de l’UE. Certains États rechignent à augmenter cette participation, d’autant que la Grèce, l’Espagne ou encore la France arrivent à des échéances électorales majeures dans les prochains mois. En France notamment, l'euroscepticisme du Rassemblement national, en tête des sondages électoraux, pourrait bien changer la donne en cas d’élection. Pour Pierre Moscovici, il paraît effectivement compliqué d’adopter un budget pluriannuel dans ces conditions. Pour conserver les moyens de ses ambitions, l’UE doit donc, d’après lui, se doter à long terme de ressources propres, indépendantes des contributions des États membres.
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« En France, nous sommes déjà dans une crise de la dette »
Autre enjeu de cette élection française, la gestion du déficit budgétaire national. Avec une dette qui dépasse les 3 500 milliards d’euros, soit 119 % du PIB, Paris se trouve en bien mauvaise posture. Pierre Moscovici alerte : « Nous sommes déjà dans une forme de crise de la dette. Nous ne sommes pas dans une crise de la dette qui nous menace d'un collapsus ou d'une mort subite (…) mais on est étranglé progressivement. » Pour lui, l’enjeu n’est pas seulement de rembourser, mais de garder la possibilité d’investir face aux défis qui se présentent. Alors que les tensions sociales ne cessent de s’aggraver, comme en témoigne le mouvement lycéen et étudiant, il rappelle : « Il faut vraiment, de manière vitale, que nous réduisions notre déficit à 5 % du PIB, si nous voulons investir pour le futur, si nous voulons être capables de répondre aux défis climatiques, de financer l'innovation, la recherche, l'éducation. Regardez ce qu’il se passe aujourd'hui. Le gouvernement ne peut pas donner de réponses financières. Pourquoi ? Parce qu’il n'a plus les moyens de le faire. » Le risque, selon lui, est que les marchés imposent à la France une politique d’austérité comme ce fut le cas pour la Grèce en 2009 ; une situation que l’ancien commissaire chargé des négociations avec la Grèce connaît bien.
« Il faut repenser la social-démocratie au XXIe siècle »
Grande figure du parti socialiste, ayant occupé plusieurs mandats sous cette étiquette, Pierre Moscovici a quitté le parti en 2019. Il dresse un bilan mitigé des social-démocraties européennes, alors que la droite et surtout l’extrême droite s’imposent un peu partout dans le monde et notamment en Europe : « Il faut repenser ce qu’est une social-démocratie au XXIe siècle, ce que c'est un socialiste, ce qu’est une gauche qui gouverne pour le XXIe siècle. Soit une gauche qui soit capable de faire des réformes de société et qui, en même temps, sache tenir l'autre bout de la chaîne, c'est-à-dire gérer sérieusement le pays. Tous les grands socialistes avaient toujours en tête qu'il fallait produire avant de redistribuer. » Il pointe notamment une offre politique social-démocrate peu lisible, qui peine à s’adapter aux défis du siècle. Pour lui, cela est d’autant plus dangereux que la montée de l’extrême droite et ses alliances avec la droite conservatrice mettent en péril le projet européen : « L'extrême droite a changé son rapport à l'Europe. Elle ne souhaite plus sortir de l'Europe, mais la conquérir, afin d’exercer une hégémonie culturelle. Et faire en sorte qu'on revienne finalement à une Europe qui soit une simple union de nations. » Alors, dit-il, « nos nations qui auraient prétendument retrouvé leur identité deviendraient, seules, des cibles offertes aux prédateurs. »
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