Quand voter devient une véritable course d’obstacles
On oublie facilement à quel point aller voter est un jeu d’enfant au Québec. Mais chez nos voisins du sud, qui s’apprêtent à aller aux urnes mardi pour les élections de mi-mandat, le droit de vote fait l’objet d’une bataille politique de tous les instants. Des dizaines d’États rendent la vie dure aux électeurs pauvres, issus de minorités ou perçus comme des sympathisants démocrates, comme les étudiants, dans l’espoir de les décourager — ou carrément de les empêcher — d’exercer leur devoir de citoyens.
Attente de plusieurs heures pour voter due à l’éloignement des bureaux de scrutin, difficultés d’inscription aux listes électorales, restriction du vote par anticipation : comme lors de chaque rendez-vous aux urnes, une série d’électeurs font face à des obstacles pour exercer leur droit de vote aux élections américaines, prévues mardi 3 novembre.
En Géorgie, il est même interdit d’apporter de l’eau ou de la nourriture aux électeurs qui patientent en file à moins de 45 mètres d’un bureau de scrutin. Des scènes de chaos, quand des électeurs attendaient pendant des heures en pleine canicule, ont été signalées par le passé dans des districts électoraux à majorité noire de cet État du sud des États-Unis.
Le droit de vote fait l’objet depuis toujours d’une lutte partisane aux États-Unis. La polarisation extrême qui sévit depuis le premier mandat de Donald Trump a cependant amplifié la volonté de limiter la participation démocratique des adversaires, selon les groupes de défense des droits.
Des obstacles pour les électeurs démunis
« Depuis l’élection de 2024, les législateurs de 22 États ont mis en place 47 nouvelles lois qui compliqueront la tâche aux Américains pour s’inscrire ou rester sur les listes électorales, ainsi que pour voter », indique le Centre Brennan pour la justice, un groupe de recherche de la Faculté de droit de l’Université de New York, dans un rapport du 1er octobre 2026.
Les lois électorales relèvent des États chez nos voisins du sud. Chaque État peut ainsi décider des règles du vote par anticipation ou par correspondance, ou encore du processus d’inscription aux listes électorales — qui n’est généralement pas automatique, contrairement au Québec ou au Canada.
Les électeurs du Mississippi, du Dakota du Sud et de l’Utah doivent désormais montrer un passeport ou un certificat de naissance pour s’inscrire sur les listes électorales ou mettre à jour leurs données, par exemple après un déménagement. Il s’agit d’un obstacle majeur au droit de vote, parce que des millions d’Américains — surtout les plus pauvres — n’ont pas de passeport, souligne le Centre Brennan pour la justice. Il faut aussi débourser des dizaines de dollars, et se farcir une lourde bureaucratie, pour obtenir un passeport ou un certificat de naissance.
Prendre l’avion pour aller s’inscrire sur la liste
Le gouvernement Trump a cherché à aller encore plus loin et à obliger tous les électeurs à se rendre en personne au bureau électoral de leur région pour montrer leur passeport ou leur certificat de naissance — il ne serait donc plus possible de mettre à jour le statut d’électeur en ligne ou par la poste.
« Plus de 60 millions d’Américains ruraux feraient face à des obstacles quasi insurmontables pour que leur voix compte si ce projet de loi fédéral était adopté, y compris, dans certains cas, traverser plusieurs États [pour leur inscription électorale]. Les citoyens de l’Alaska et d’Hawaï pourraient même devoir prendre l’avion pour aller s’inscrire », fait valoir le Centre américain pour le progrès, un groupe de pression pour les droits civiques.
Cette loi de Donald Trump, la Safeguard American Voter Eligibility Act (Loi visant à garantir l’éligibilité des électeurs américains), un empiètement flagrant sur la juridiction des États en matière électorale, a été bloquée au Sénat, pourtant dominé par les républicains.
Dans un autre effort pour encadrer le vote des jeunes électeurs, l’Indiana, le New Hampshire et le Montana ont décrété que les cartes étudiantes ne seraient plus valides dans les bureaux de scrutin. Cette mesure risque d’empêcher des milliers de jeunes d’exercer leur droit de vote, selon le Centre Brennan pour la justice.
Un droit à géométrie variable
Des groupes de défense des droits de la personne dénoncent une autre tactique visant, selon eux, à créer des obstacles au vote des minorités : des bastions républicains comme le Texas, la Géorgie ou l’Arizona ont fermé des dizaines de bureaux de scrutin locaux, dans des comtés à forte population latino-américaine ou afro-américaine. Ces électeurs doivent parcourir de grandes distances pour accéder aux urnes, dans des endroits isolés qui n’ont aucun service de transport public.
L’accès au droit de vote a longtemps été limité aux États-Unis comme ailleurs dans le monde, y compris au Québec. « Les esclaves, les femmes et les pauvres » ont d’abord été exclus du processus démocratique chez nos voisins du sud, rappellent les professeurs Margaux Bouaziz, de l’Université Bourgogne Europe, et Paul Langlois Deschamps, de l’Université de Rouen, dans un article récent publié dans La Grande conversation.
Après la Guerre de Sécession, plusieurs États, surtout dans le sud du pays, ont adopté des lois visant à exclure du droit de vote les minorités raciales et les pauvres en général. « Les stratégies employées furent diverses : tests d’alphabétisation, paiement d’un impôt, obligation de résidence, etc. À ces obstacles s’ajoutaient des violences émanant de groupes suprémacistes comme le Ku Klux Klan », expliquent les auteurs.
Le Voting Rights Act, une des lois les plus importantes des États-Unis, adoptée en 1965, a changé la donne. La bataille pour le droit de vote se joue désormais sur d’autres fronts, de façon plus subtile. Mais elle continue de plus belle.
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