Les confidences de Jean Paul Philippot après 25 ans à la tête de la RTBF : « J’ai reçu des centaines de pressions »


Journaliste
Suivre Sudinfo sur GoogleJean-Paul Philippot, vous allez bientôt passer la main après près d’un quart de siècle passé à la tête de la RTBF. Avez-vous le sentiment de la laisser dans un meilleur état que celui dans lequel vous l’avez trouvée en 2002 ?
Incontestablement, oui. C’est le cas dans tous les domaines et je ne me l’attribue pas. Mais sur le plan des audiences, de la confiance, de l’image, de l’impact, sur le plan financier, des compétences et de la formation du personnel, sur le plan de l’infrastructure et des outils, c’est le cas. Est-ce suffisant ? Il y a probablement des choses perfectibles, et à adapter. Mais la situation est incomparable par rapport à 2002.
Quel est pour vous le rôle d’un média public tel que la RTBF aujourd’hui ?
C’est un rôle étroitement lié à notre modèle de société, qui est démocratique. Cela signifie donner au citoyen l’ensemble des informations pour qu’il puisse exercer son droit de vote, en pleine capacité et de manière totalement libre. C’est d’autant plus important qu’il est bombardé via les réseaux sociaux d’éléments visant à l’influencer. Ça signifie donc s’adresser à tout le monde, en multipliant les formats. Ça implique aussi d’avoir une information qui est plurielle et qui couvre l’ensemble de l’espace démocratique. Ça nécessite enfin d’avoir une rédaction qui relate, qui décrypte, qui investigue, qui vérifie, qui donne le temps pour développer des idées complexes.
Qu’est ce qui a le plus changé au sein de l’entreprise d’après vous ?
Ce qui a changé, ce sont les méthodes de travail, les outils de production et bien entendu les canaux de distribution. En 2002, aucun des réseaux sociaux n’existait, l’iPhone n’avait pas encore été présenté et YouTube était encore un projet dont on ne connaissait rien, tout comme X. Tout a changé dans la façon de connecter le public. Par contre, rien n’a changé dans notre mission de base.
Parmi les émissions de la RTBF qui ont le plus marqué les téléspectateurs, il y a bien sûr « Bye bye Belgium », diffusée en 2006. Comment avez-vous vécu cette soirée et, avec le recul, est-ce quelque chose que vous pourriez refaire dans le contexte que l’on connaît ?
C’est une émission que l’on ne fait pas deux fois. C’était une soirée à très haute intensité émotionnelle. Si je me remettais dans ma situation trois semaines avant la diffusion de « Bye bye Belgium », je demanderais que l’on identifie beaucoup plus tôt dans l’émission et sans ambiguïté le fait que l’on se situe là dans une fiction.
Quels sont selon vous les plus grands défis de la RTBF à l’heure actuelle, notamment par rapport à la concurrence des plateformes de streaming et des réseaux sociaux.
Il y a deux défis nouveaux. Le premier, c’est la capacité de connecter le public belge francophone dans l’espace numérique sur des plateformes dont on contrôle l’univers, l’outil de recommandation et dont on protège les données d’utilisateur. Le second défi, c’est d’expliquer et d’attester que l’information que l’on fournit est une information générée par des journalistes qui respectent un code de déontologie strict et transparent. C’est donc continuer à expliquer aux Belges francophones la différence qu’il y a entre le vrai et l’artificiel.
Quel message avez-vous envie de faire passer à votre successeur désigné, Christophe Dujardin ?
Il sera le 1er novembre prochain l’administrateur général d’un média public. Ça entraîne dans son chef une obligation d’indépendance. C’est la différence entre un média public et un média privé. Je parle d’indépendance sur le plan éditorial, sur le plan de l’usage des moyens, de la détermination des priorités, du recrutement, et par rapport à toute forme d’influence, de pression, ou d’ingérence extérieure. Je dis « toute » forme parce qu’on se focalise beaucoup sur les pressions politiques, mais il n’y a pas qu’elles, même si elles existent.
Vous en avez donc reçu ?
J’en ai reçu des centaines tout au long des 25 ans, émanant de formations de tout le paysage politique. Les pressions politiques sont souvent les plus vocales. Mais il y a aussi des pressions économiques, des pressions culturelles, sportives…
En 2002, quand vous êtes arrivés à la tête de la RTBF, l’entreprise se concentrait sur la radio et la télévision. Aujourd’hui, elle est aussi présente dans l’espace numérique, sur les réseaux sociaux, via le streaming… À quel moment avez-vous senti cette bascule et comment avez-vous accompagné cette transition ?
Cela s’est fait étape après étape mais, dès 2002, c’était pour moi évident qu’internet serait l’un des éléments du futur. À partir de 2003-2004, on a mis en place de l’investissement dans la numérisation de nos outils de production. Nous faisons partie des premiers médias publics à avoir investi dans le numérique. Je pense notamment à Auvio. Mais par rapport à nos concurrents du secteur privé, il est vrai aussi que nous avons souvent été une guerre en retard.
Vous avez passé près de 25 ans à la tête de la RTBF. C’est long, certains diraient trop long. Comment recevez-vous ces critiques ?
La légitimité, ce n’est pas à moi à la démontrer. Ce qu’on ignore peut-être, mais qui est une réalité, c’est que pendant 25 ans, tous les 3 ans, j’ai été soumis à une évaluation menée par un jury professionnel composé d’experts professionnels de médias internationaux. La légitimité, elle ressort de ces évaluations successives. Et, à titre personnel, je n’ai pas l’impression d’avoir fait 25 ans le même métier dans une boîte. J’ai plutôt l’impression d’avoir fait plusieurs métiers différents au service de la même entité.
Est-ce un crève-cœur de quitter la RTBF aujourd’hui ?
Non, je considère que je suis un grand privilégié. Je vais partir sans rancœur, sans regret, sans nostalgie. On est dans un métier qui est autant un investissement professionnel qu’une passion. Je crois très fortement dans le sens et l’importance de la chose publique au sens large et du média public en particulier. Cette conviction, elle ne va pas s’arrêter le 1er novembre. Mais à partir de cette date, je la garderai en tant que citoyen.
Vous ne comptez donc plus intervenir publiquement au sujet de la RTBF après la fin de votre mandat ?
Ça ne fait pas partie des choses que j’envisage, ou alors il faudrait vraiment un événement très grave. Mais je ne vais pas être le commentateur du travail des équipes de la RTBF.
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