80 ans de l'Unesco: les guerres détruisent aussi le passé pour effacer le présent

Huit décennies après sa création, l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture, lutte plus que jamais pour sauver le patrimoine dans un monde où les guerres se multiplient. Des conflits qui tuent des hommes, mais qui effacent aussi des identités et des cultures en détruisant le passé de certains peuples.
Sauver le patrimoine dans des lieux où des enfants, des femmes et des hommes meurent. Cela peut sembler dérisoire au vu des massacres qui ont frappé la planète ou qui l'ensanglantent encore actuellement en Palestine, au Soudan, au Yémen etc. Pourtant, sauver les biens culturels permet de ne pas effacer des histoires et des identités. « Les cultures n'existent pas nécessairement au sein des frontières des pays. Il y a toujours eu des échanges, des interactions, des influences mutuelles aux quatre coins du monde. La culture ne doit pas être utilisée à des fins politiques », se désole Krista Pikkat, directrice de l’entité Culture et Situations d’urgence à l’Unesco.
Si les destructions peuvent être des dommages collatéraux, il apparaît cependant que la destruction intentionnelle du patrimoine culturel, pour sa valeur symbolique, religieuse et historique, soit de plus en plus fréquente, le phénomène ayant pris une ampleur sans précédent dans les années 1990 en Europe, avec les guerres d'ex-Yougoslavie. Il ne faut dès lors pas « considérer la destruction isolément, comme un phénomène curieusement distinct des autres atrocités, analysait en 2019 la chercheuse Helen Walasek. Au contraire, la destruction faisait inextricablement partie du nettoyage ethnique pendant la guerre de Bosnie et constituait l'un des principaux objectifs de ceux qui conduisaient le conflit. »
Frapper au cœur de l'identité
Parmi les chefs-d'œuvre les plus célèbres détruits durant les guerres de ce XXIᵉ siècle figurent les bouddhas de Bamyan, dynamités en 2001 par les talibans en Afghanistan. En 2003, le Musée national d'Irak, à Bagdad, est pillé lors de l'invasion américaine et de la chute de Saddam Hussein. En 2012, les mausolées de Tombouctou au Mali sont à leur tour pris pour cible. « La culture est l'ultime énergie renouvelable, confiait à cette époque Irina Bokova, alors directrice générale de l'Unesco, au Monde. Quand tout le reste est détruit, c'est elle qui donne à un peuple la force de se reconstruire. Ceux qui s'en prennent aux mausolées de Tombouctou, comme les talibans qui ont détruit les Bouddhas de Bamiyan en Afghanistan en 2001, savent exactement où frapper : au cœur des identités. Nous devons avoir la profonde conviction qu'il ne faut jamais le permettre. Au-delà de la stratégie et de la géopolitique, nous sommes dans un processus de destruction délibérée d'un bien commun et millénaire. »
En 2015, les jihadistes de Daech s'attaquent à la cité antique de Palmyre en Syrie. En Ukraine, ce sont des centaines de bien culturels qui sont ciblés depuis février 2022, à Odessa, Kiev, Kharkiv etc. Depuis 2023, la bande de Gaza voit son patrimoine méthodiquement effacé par l'armée israélienne et aujourd'hui, plus de 70 % des sites historiques ou culturels ont été détruits ou endommagés, dont la Grande Mosquée Al-Omari de Gaza qui a été, tour à tour, un temple égyptien, une église byzantine, une mosquée du VIIᵉ siècle, une cathédrale des Croisés puis à nouveau une mosquée.
Au Liban aussi, les frappes israéliennes ont touché les abords des vestiges romains de Baalbek, les ruines romaines de Tyr, ancienne cité phénicienne qui conserve également d’importants vestiges des constructions médiévales des croisades... Au pays du Cèdre, l’Unesco a ainsi placé en novembre 2024 sous « protection renforcée provisoire » 34 sites culturels menacés par les bombardements. Depuis février, le patrimoine de l'Iran est également attaqué par Washington et Tel-Aviv, dont le mythique palais du Golestan.
« La culture, le patrimoine qu'on porte, mais aussi les pratiques, les traditions, sont vraiment au cœur de ce qu'on est, témoigne Krista Pikkat. On voit effectivement un ciblage en raison de la signification culturelle de ce qu'est le patrimoine, sans doute pour intimider une communauté, fragiliser les liens sociaux ou peut-être parfois même effacer les traces de la présence de communautés sur leur territoire et dans l'histoire de leur territoire. C'est aussi, d'une certaine manière, une attaque contre la diversité culturelle. On vous frappe au cœur de ce que vous êtes, au cœur de votre identité. »
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Protéger le patrimoine, un choix de la communauté internationale
La protection du patrimoine n'a pas toujours été considérée comme une priorité. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, le Premier ministre britannique Clement Attlee affirme : « Puisque les guerres naissent dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ». Cette déclaration sera inscrite dans le préambule de l’Acte constitutif de l'Unesco, entré en vigueur le 4 novembre 1946.
« Tout au long de l'histoire de l'humanité, le patrimoine culturel a été détruit dans les situations de guerre, poursuit Krista Pikkat. C'est aussi un peu la raison pour laquelle l'Unesco a adopté en 1954 la Convention de La Haye concernant la protection des biens culturels dans les situations de conflits armés. » À l'initiative et sous l'égide de l'organisation onusienne, le document pour la protection des biens culturels en cas de conflits armés sera suivi en 1972 par la Convention du patrimoine mondial.
Le deuxième protocole de la convention de La Haye (1999), « arme opérationnelle de la Convention », est adopté après la série d'horreurs commises contre les biens culturels au cours des nombreux conflits armés des années 1980 et 1990. Non ratifié par les États-Unis ni par Israël, il stipule que tout agresseur peut être poursuivi devant des tribunaux internationaux pour crimes de guerre.
La Convention stipule aussi que, dès le temps de paix, les Parties doivent s'engager à inculquer à leurs forces armées un esprit de respect à l'égard des cultures et des biens culturels de tous les peuples. Le texte prévoit aussi la responsabilité par les pays d'intégrer dans leur législation nationale les recommandations de ces conventions, dont les protocoles additionnels de la Convention de Genève et plus largement le droit coutumier concernant les conflits armés. L'organisation onusienne dispose aussi de procédures lui permettant de prévenir les destructions causées par les conflits.
Les sites protégés sont signalés par des panneaux ou drapeaux, l'Unesco communique aussi les coordonnées géographiques des sites protégés aux belligérants dès le début d'un conflit. Autant d'éléments que ne peuvent dès lors ignorer les belligérants. « C'est donc vraiment de la responsabilité nationale, insiste Krisat Pikkat. En intégrant les clauses des conventions dans leur législation, les États prennent la responsabilité de mettre en place les mesures concrètes pour protéger leur patrimoine, organiser des formations et en cas de violation de ces lois, poursuivre les responsables devant les tribunaux nationaux et internationaux. »
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Préserver le patrimoine pour aider à reconstruire des communautés
À ce jour, et alors que les preuves ne sont plus à fournir tant elles s'amoncèlent, aucun État n'a jamais été jugé pour destruction et pillage du patrimoine. Pourtant, une partie de la mission de la CPI, à sa création en 2002, consistait à faire rendre des comptes pour les attaques contre le patrimoine. « L'obstacle, c'est la compétence juridictionnelle et la volonté politique », analysait en octobre dernier pour la BBC Bijan Rouhani, chercheur au sein du projet Archéologie menacée dans la zone Moyen-Orient/Afrique du Nord.
Aujourd'hui, la protection du patrimoine est de plus en plus considérée comme faisant partie des droits de l'homme. « Ce qui est très clair, pointe Krista Pikkat, c'est que si une communauté perd l'accès à ses sites religieux, spirituels, culturels, historiques, cela impacte aussi ses droits culturels. »
Préserver les trésors de patrimoine de l'humanité, c'est aussi aider à reconstruire une communauté brisée par la guerre. Des populations qui, dans les contextes de crises et de conflits, sont déplacées alors qu'elles étaient gardiennes de ces sites de mémoire détruits ou endommagés. « À Mossoul par exemple, on a vu que pour réhabiliter une ville, il n'était pas suffisant de réhabiliter des bâtiments, des mosquées, des églises ou des maisons historiques, raconte la directrice de l’entité Culture et Situations d’urgence à l’Unesco, il fallait également réhabiliter l'esprit. Des bâtiments sans les communautés qui ont une relation avec le patrimoine, ce sont des villes vides. »
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