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Saturday, October 10, 2026

Le péril jeune

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La colère sociale gronde en France. Une colère inflammable. L’étincelle aurait pu venir des agriculteurs, des Gilets jaunes, des écolos. Elle est venue des lycéens. Ce qui est parti comme un feu de paille local dans un lycée de Créteil n’aura mis que quelques jours pour se répandre. C’est maintenant un feu de brousse national sur lequel plane la brûlure d’une « superposition des crises » alors que le marasme des comptes publics, la vie chère et l’explosion des prix de l’énergie et à la pompe accablent les Français.

C’est ce qui arrive quand une société met l’individu devant la collectivité et néglige d’assurer le financement adéquat de ses services publics. Et pour en arriver à quoi ? À une dette publique partie en vrille jusqu’à atteindre 119 % du PIB. Du jamais vu depuis 1946. Cet abîme financier sera partout entre les lignes du budget 2027 que les députés auront à examiner à compter de la semaine prochaine.

De la marge, il n’y en a plus, ou si peu, alors que des secteurs en souffrance, il y en a tant que le gouvernement peine à en tenir la liste. Mais en raillant et en minimisant les demandes des lycéens, le premier ministre Sébastien Lecornu aura servi d’accélérant à la mobilisation. Dans sa troisième semaine, celle-ci refuse de s’essouffler, oxygénée par des alliés qui ont du souffle : parents, grands-parents, étudiants universitaires, enseignants, syndicats, élus, membres de la fonction publique, organisations professionnelles, agriculteurs, pompiers, citoyens, alouette !

Ils le voient bien, eux aussi, que l’ascenseur social est enrayé. Qu’on a affaire ici à une crise aiguë de l’apprentissage et de la « massification scolaire », avec des élèves largués en chemin, qui dégringolent aux tests PISA. Que le lycée français cultive les inégalités avec ses classes surpeuplées et vétustes. Qu’il démobilise avec ses profs exsangues qui multiplient les démissions et les congés prolongés sans être remplacés. Qu’il décourage, même, avec la plateforme Parcoursup, capable de tirer froidement un trait sur un avenir, sans espoir de rédemption.

Et la casse et ses millions d’euros en dommages ? Il faut les dénoncer, et fermement, bien sûr. Mais c’est aussi un peu l’arbre qui cache la forêt. Les débordements violents qui monopolisent les conversations nationales et les joutes politiques ne devraient pas faire perdre de vue le caractère à part de cette mobilisation, encore moins son amplitude. Le péril jeune qu’on essaie de nous vendre a moins à voir avec la délinquance, qui a toujours existé, il faut le rappeler, qu’avec la détresse d’une jeunesse elle-même mise en péril par des choix politiques, sociaux et économiques irresponsables.

Mais jeter métaphoriquement des lycéens mobilisés sous les roues de l’autobus et crier à leur instrumentalisation par les extrêmes est bien plus facile que de s’atteler à réformer ce qui se délite depuis trop longtemps pour ne pas nécessiter un chantier monstre.

Il faut dire aussi que l’escalade n’est pas le seul fait de poignées de casseurs nihilistes. La réponse policière est plus prime et plus répressive que ce à quoi la France nous a habitués. En témoignent la multiplication record des interpellations de masse et des gardes à vue, l’usage extensif des armes et le triste décompte des coups et blessures, certaines gravissimes — œil arraché, bras emporté, mâchoire fracturée. Mercredi, l’UNICEF a élevé la voix pour appeler « à une désescalade des violences » et à « la protection des mineurs ».

Dans une tribune au Monde, d’anciens syndicalistes de l’Union nationale lycéenne qui comptent des décennies d’expérience en mobilisation de toutes sortes racontent n’avoir jamais rien vu de comparable. Y compris lors des manifestations des Gilets jaunes, pourtant réputées pour être tout aussi agitées et spontanées. « Nous sommes effarés de la façon dont [le mouvement lycéen] est traité par le pouvoir et son appareil administratif », écrivent-ils. Ils y voient les signes de « profondes régressions démocratiques ».

Outre-Atlantique, on a tout intérêt à prendre des notes.

Il y a des points de convergence entre la crise que traversent les lycées français et le parcours du combattant de nos cégépiens dans des installations vieillissantes et surpeuplées. Il faut lire la lettre de Frédérick Prévost publiée dans La Presse du 4 octobre. Dans son cégep, écrit-il, il n’y a plus de place pour tout le monde. Tous les partis le savent, et pourtant rien ne change. « Chaque refus, chaque local surchargé, chaque plafond qui coule est un choix politique » maquillé « en fatalité budgétaire », fait valoir le cégépien, accusateur.

Ici comme en France, il faut se réjouir de voir une jeunesse promise à un avenir plombé par la crise climatique, la vie chère, l’instabilité géopolitique et la révolution des machines se lever pour son éducation et pour l’égalité des chances. Paul St-Pierre Plamondon a promis de lancer des états généraux sur l’éducation dans les 100 premiers jours de son mandat. Il faut s’en réjouir aussi, car il n’y a rien comme une éducation nationale forte pour éloigner les périls qui guettent la jeunesse, et plus largement une nation.

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