Climat de peur à Lac-Simon

N’entre pas qui veut à Lac-Simon. Depuis l'année dernière, l'accès est surveillé 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 par des équipes qui se relaient et qui notent scrupuleusement dans un cahier le nom des personnes qui entrent et l’heure de leur arrivée.
Postés derrière une barrière au bord de la route qui mène à la Première Nation située à 35 km au sud de Val-d’Or, deux gardiens contrôlent l’accès à la communauté. Seuls les résidents et les travailleurs sont autorisés à poursuivre leur chemin. Si quelqu’un n’a pas d’affaires ici, on lui dit de virer de bord
, explique Didier Gunn, l’un des surveillants.
Cette décision s'explique par la nécessité de contrôler l'accès à la communauté, soutient le chef du conseil, Lucien Wabanonik.
C'est justement pour permettre d'identifier des gens qui viennent ici, parce qu’il y a des revendeurs de drogue
, observe M. Wabanonik. On veut diminuer autant que faire se peut, avec les moyens qu'on a, cette violence.
À l’instar d’autres communautés autochtones, Lac-Simon subit la présence du crime organisé.
C'est une gangrène qui touche toute la société
, constate M. Wabanonik. Et Lac-Simon, malheureusement, est aussi impacté par ça.

Il n'est pas rare de croiser des voitures de police dans les rues de Lac-Simon, où les agents patrouillent fréquemment.
Photo : Radio-Canada / Ximena Sampson
Des événements violents à répétition
En avril, un homme de Lac-Simon a été tué à Val-d’Or.
En août 2025, un adolescent de 16 ans a été poignardé à mort. L’agresseur, mineur lui aussi, a plaidé coupable d’homicide involontaire au palais de justice de Val-d’Or en septembre 2026.
Un an plus tôt, en août 2024, un homme de 25 ans, Seth Moushoom, est mort à la suite d’une bagarre. Un adolescent, qui avait 15 ans au moment des faits, a plaidé coupable.
Et ça, c'est sans compter les événements qui ne se sont pas terminés par la mort d'une victime. En 2025, par exemple, la Sûreté du Québec (SQ) a dû intervenir en appui à la police de Lac-Simon quatre fois pour des voies de fait et deux fois pour des homicides ou tentative d’homicide. En 2024, la SQ était intervenue huit fois.
Même si le nombre de dossiers liés à la violence armée a diminué en 2026 et que la SQ n'est intervenue qu'une seule fois pour voie de fait, les résidents de cette communauté de 1800 habitants ont peur. Plusieurs nous ont dit qu’ils ne sortaient plus une fois la nuit tombée par crainte de se faire attaquer.
Une normalisation
de la violence
Assise sur les marches du centre de formation des adultes, pas loin de l’endroit où un jeune homme a été tué il y a un an, Marie-Ange Poucachiche, 20 ans, avoue être inquiète.

Marie-Ange Poucachiche, 20 ans, est étudiante à Ottawa.
Photo : Radio-Canada / Ximena Sampson
Dernièrement, je prends beaucoup plus de précautions lorsque je suis dans ma communauté
, dit cette étudiante de l’Université d’Ottawa qui passe l’été avec sa famille. Quand je sors, je ne suis jamais toute seule, et c'est la même chose pour mes amis.
Elle ne se sent pas menacée personnellement, dit-elle, mais elle est craintive depuis l’attaque qui a coûté la vie à Seth Moushoom, en 2024. Il faisait juste marcher et il ne s'attendait pas à ça. Ce n'était pas provoqué non plus.
C'est quelqu'un qui ne sortait jamais de chez eux et qui n'a jamais fait de mal à la personne
, confirme sa mère, Rose Dumont. Il n'avait aucune once de violence, ce jeune-là, et il a été attaqué comme ça.
Cette violence choque également Maryssa Mitchell Papatie, 17 ans.
Seth Moushoom était son voisin et le meilleur ami de son frère. Son meurtre, tout comme celui d’un jeune de 16 ans poignardé, lui aussi, il y a un an, a suscité un choc chez la jeune fille.
Cela a été quelque chose pour moi, parce qu’il est de ma génération... J'étais sous le choc au début, je me disais que la violence était beaucoup trop normalisée.

Maryssa Mitchell Papatie dénonce la normalisation de la violence dans sa communauté.
Photo : Radio-Canada / Ximena Sampson
Étudiante de secondaire 4, Maryssa a organisé en avril dernier une marche contre la violence qui a reçu l’appui du conseil de bande, du centre de santé et des autorités scolaires.
Le but de cette marche, c'était vraiment pour calmer la violence dans la communauté
, soutient-elle.
Un sentiment d'insécurité plus fort pendant la nuit
Depuis les homicides, un couvre-feu est en vigueur pour les mineurs à partir de 21 h et des gardiens de nuit patrouillent dans les rues.
Mais ce n’est pas suffisant pour rassurer les membres de la communauté, comme Micheline Anichanipéo, intervenante au centre de santé. Elle dit avoir été témoin d’incidents violents, où des groupes de plusieurs jeunes s’en prennent à une victime isolée, la frappant à coups de bâton de baseball dans des secteurs peu éclairés de la communauté.
On ne peut plus se promener de façon sécuritaire
, déplore Micheline Anichanipéo, qui ne sort plus la nuit.

Micheline Anichinapéo est intervenante au centre de santé de Lac-Simon.
Photo : Radio-Canada / Ximena Sampson
Si, le jour, les enfants se baladent en vélo et les gens se déplacent à pied sans crainte, c’est autre chose quand il fait noir.
Il n’est pas question que je laisse mes filles aller dans la communauté le soir
, renchérit Rose Dumont, mère de deux jeunes adultes. Directrice du centre de santé, elle s’organise toujours pour les raccompagner afin qu’elles n'aient pas à marcher seules.
Un de ses employés a reçu une raclée en dehors de ses heures de travail, raconte-t-elle. Elle l’a incité à porter plainte, mais ne pense pas qu’il ait suivi son conseil.
Climat de peur
Le poste de police, flambant neuf, se trouve à l’entrée de la communauté. C’est là que nous rencontrons l’agente sociocommunautaire Marie-Ève Pelchat. L’énergique jeune femme connaît très bien les adolescents de Lac-Simon, puisqu’elle travaille dans les écoles depuis 2018.

Marie Ève Pelchat est agente sociocommunautaire à Lac-Simon.
Photo : Radio-Canada / Ximena Sampson
Bien des attaques s’expliquent par des règlements de comptes, estime la policière. Ce qui est dénoncé est relié aux gangs
, souligne-t-elle.
C’est ciblé. Ce ne sont pas des gestes gratuits envers des personnes qui se promènent dans la communauté, par exemple.
Elle n'exclut toutefois qu'il puisse y avoir d'autres incidents, qui ne sont pas rapportés aux agents par peur de représailles. Cette crainte lie les langues, mais aussi les mains des policiers, déplore-t-elle.
Souvent, on va arriver sur un événement où la personne est maganée, elle a mangé une volée, mais elle ne voudra pas parler
, remarque la policière. Même les témoins ne voudront pas parler, par peur d'être les prochains.
Sans plaintes, même si les policiers ont une bonne idée de l’identité des responsables, impossible d’agir ni de déposer des accusations. Résultat : les malfaiteurs continuent de faire régner la crainte.
Ça prend des dénonciations, [...] parce que, si on n'a pas d'information, on ne peut rien faire.

Le nouveau poste de police de Lac-Simon.
Photo : Radio-Canada / Ximena Sampson
Le chef de Lac-Simon, Lucien Wabanonik, est conscient de cette réticence et encourage ses concitoyens à porter plainte. Il y a un service qui est là, c'est confidentiel, dit-il. Il y a un numéro, parlez aux agents. Si vous avez peur de parler, on peut vous accompagner.
À Lac-Simon, 45 % de la population a moins de 20 ans, contre 20 % pour l’ensemble du Québec. L’âge moyen y est de 24 ans, alors qu'il est de 42,7 ans pour tout le Québec.
Un engrenage difficile à arrêter
Selon la police, le phénomène n’est pas nouveau. Ça fait longtemps qu'il y a des gangs dans la communauté, c'est juste que maintenant la violence est pire
, observe Marie-Ève Pelchat. Les bagarres ne se font plus à coups de poing, mais plutôt avec des couteaux et du poivre de Cayenne, note la policière.
Les gens de la communauté pointent du doigt les jeunes qui reviennent de l’extérieur. De jeunes adultes embrigadent également les mineurs, en les payant et en leur faisant miroiter qu’ils s’en tireront à bon compte avec la justice.

La population de Lac-Simon est très jeune : plus du tiers de la population a moins de 15 ans.
Photo : Radio-Canada / Ximena Sampson
Ils vont former une gang de jeunes et ils vont leur dire quoi faire
, explique Micheline Anichanipéo.
On parle beaucoup des enfants et des jeunes, mais ce sont des adultes qui contrôlent les jeunes
, souligne l’agente Marie-Eve Pelchat. Ce sont eux qui commanditent les règlements de comptes et les bagarres, en plus d'utiliser les jeunes pour vendre de la drogue à leur place, selon elle.
Dans les communautés, les adultes trouvent des cibles de choix parmi les jeunes déscolarisés et sans emploi, estime la policière.
Quand tu as déjà un sentiment d'abandon, que tu as des difficultés à l'école, et tu te fais dire "Allez, viens dans la game, tu vas faire de l'argent, on va te protéger, puis tu vas être cool", tu vas sauter là-dessus, c'est sûr. Puis ça va être l'engrenage.
Occuper les jeunes
Les membres du conseil de bande ne restent pas les bras croisés. Pour offrir aux jeunes d'autres options et lutter contre le décrochage scolaire, le conseil vient d’investir 20 millions de dollars dans un complexe sportif à la fine pointe de la technologie.

Le nouveau complexe sportif a été inauguré il y a un an.
Photo : Radio-Canada / Ximena Sampson
La bâtisse, directement reliée à l’école secondaire, comprend une patinoire aux dimensions de la Ligue nationale de hockey et une coursive pour permettre la course à pied et la marche. Un nouveau gymnase adjacent à l’école et un terrain de balle sont en construction.
De plus, un nouveau programme sports-études devrait être lancé cette année.
Ce sont des choses comme ça qu'on met en place, des activités sociales où il n’y a pas de consommation
, explique le chef de Lac-Simon, Lucien Wabanonik. On encourage les gens à se prendre en main.
Cet été, un camp de hockey était offert gratuitement aux jeunes de 5 à 16 ans. D’autres activités sportives et des sorties en nature sont proposées tous les jours pendant l’été.

Des jeunes participent à l'école de hockey dans le nouvel aréna.
Photo : Radio-Canada / Ximena Sampson
Les sorties sur le territoire pour renouer avec les traditions anishnabeg sont particulièrement prisées. Les jeunes apprécient ces journées, explique la policière Marie-Ève Pelchat qui y participe régulièrement. La policière en profite pour nouer un contact différent avec des adolescents, qui se méfient souvent des forces de l’ordre.
Des jeunes qui, dans certains cas, ne vont plus à l’école même s’ils n’ont pas encore 16 ans, par crainte d’être pris pour cibles.
La mère d’un jeune homme tué dans une altercation nous a raconté que son fils subissait de l’intimidation depuis un bon moment. Il aurait été pourchassé par quelqu'un armé d'une machette, aspergé de poivre de Cayenne et aurait reçu des décharges de fusil à plomb. Toutefois, il n’a jamais dénoncé la situation.
Il n’a pas voulu porter plainte. Il avait une grosse méfiance envers les policiers
, observe-t-elle.

Lucien Wabanonik, chef du Conseil de la nation anishnabe de Lac-Simon.
Photo : Radio-Canada / Ximena Sampson
Lucien Wabanonik espère que les événements tragiques survenus ces dernières années amèneront un changement. La solution, croit-il, doit venir de l’intérieur.
Il faut mettre les choses en place, mais il faut avoir la collaboration des gens
, conclut le chef. Le conseil ne pourra pas réussir seul. C'est vraiment une mobilisation globale, autant des familles que des jeunes. Toutes les tranches d'âge doivent trouver une voie pour sortir de cette violence. On ne peut pas continuer comme ça.
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