Gadi Eisenkot, ce militaire qui pourrait faire tomber Nétanyahou
Les jours de Benjamin Nétanyahou à la tête d’Israël sont-ils comptés ? À l’approche des élections législatives en Israël, le 27 octobre prochain, le scénario d’un changement de garde au sommet de l’État israélien devient de plus en plus plausible, soutenu par l’ascension soudaine de Gadi Eisenkot, chef du parti Yashar !. En hébreu, ce mot veut dire « droit », « intègre ».
Politicien neuf de 66 ans, l’homme a passé plus de 40 ans de sa vie dans l’armée israélienne, avant de faire le saut en politique en 2022 aux côtés de Benny Gantz et de son parti, Bleu et Blanc. Trois ans après le déclenchement d’une guerre dévastatrice et sanglante contre Gaza, qui a suivi l’attaque terroriste du 7 octobre lancé par le Hamas contre les Israéliens, Eisenkot fait désormais naître l’espoir d’un retour à un peu plus de modération, dans une élection qui est, selon lui, « la plus importante depuis la fondation de l’État d’Israël ».
Il articule une ligne sécuritaire à un ancrage populaire, en l’inscrivant toutefois loin des dérives autoritaires portées par la coalition de droite et d’extrême droite du premier ministre israélien.
À quelques jours du vote, sans lui prédire une majorité à la Knesset (le Parlement), les sondages placent désormais la formation politique de Gadi Eisenkot en avance sur le Likoud de Benjamin Nétanyahou. Un renversement de situation notable pour le jeune parti crédité d’une poignée de sièges à peine, il y a quelques mois.
Il prend également la tête dans les intentions de vote de la coalition des partis de l’opposition, anti- « Bibi », surnom donné au premier ministre de 76 ans.
Un Bibi qui, après avoir totalisé 19 années au sommet du gouvernement israélien et surtout nourri depuis plusieurs mois une opposition et une indignation vives à l’échelle internationale contre lui et ses politiques répressives à l’endroit des Palestiniens, approcherait doucement du point de rupture.
« Depuis juin dernier, Gadi Eisenkot apparaît comme un météore sur la scène politique israélienne et parmi les principaux partis de l’opposition, explique au téléphone le politicologue Denis Charbit, joint dans les derniers jours par Le Devoir en Israël. Sur ses concurrents, il y a l’avantage de la nouveauté, oui, mais il profite aussi d’une diminution prévue des appuis en faveur de Nétanyahou après trois années d’une guerre au bilan plutôt mitigé. »
Des forces contraires
Né à Tibériade, au nord d’Israël, de parents juifs séfarades originaires du Maroc, Gadi Eisenkot est tout ce que Benjamin Nétanyahou n’est pas. « Il n’a pas le verbe facile. Il est plutôt taiseux et ressemble en ce sens un peu plus à Yitzhak Rabin [figure forte de la politique israélienne dans les années 1970 et les années 1990] », dit M. Charbit.
Dans les régions populaires, l’homme passe facilement pour un gars du coin, fier de ses racines cultivées dans la région d’Eilat, au sud du pays où il a grandi, très loin de l’élite progressiste de Tel-Aviv et des cercles concentrés du pouvoir. Ses origines et son identité lui confèrent un « avantage sociologique », a récemment affirmé la ministre des Affaires de la Diaspora, Amichai Chikli, sur les ondes du réseau Kan 11. Sans pousser son analyse plus loin.
Le mot « dyalna », terme arabe marocain signifiant « l’un des nôtres », qui se fait entendre à son passage dans plusieurs endroits du pays, pourrait en partie éclairer son propos.
Le parcours de Gadi Eisenkot au sein des forces armées le rapproche aussi des Israéliens modestes. De simple soldat, il a gravi les échelons de la hiérarchie militaire en passant par la prestigieuse brigade Golani, impliquée dans les combats à la frontière avec le Liban, jusqu’à devenir chef d’État-major de 2015 à 2019. Une feuille de route qui lui a valu, à titre de représentant de la faction de la National Unity à la Knesset, à partir de 2022, d’entrer au cabinet de guerre formé par Benjamin Nétanyahou au commencement de la guerre lancée contre la bande de Gaza, ses militants du Hamas et ses civils.
Il en claquera la porte quelques mois plus tard, en dénonçant l’absence de stratégie du gouvernement dans ce conflit désastreux qui a frappé le politicien au cœur même de sa famille. En décembre 2023, il a perdu son fils, Gal Meir, mort au combat dans le nord de l’enclave palestinienne.
« Il a payé le prix le plus fort de cette guerre, dit Denis Charbit, ce qui lui donne une conscience de cette guerre que Nétanyahou n’a pas. Ce dernier a bâti son image et sa carrière sur la mort de son frère au combat en 1976. Mais son fils, lui, a passé les années de cette dernière guerre, loin du front, installé en Floride ». Il a été rapatrié en Israël cet été.
Une confiance qui grandit
Un récent sondage mené par Lazar Research pour le compte du quotidien Maariv indiquait la semaine dernière que 48 % des Israéliens estimaient que Gadi Eisenkot ferait un très bon premier ministre, devant Nétanyahou, qui obtient la confiance de 41 % des personnes sondées. Un petit écart, mais porteur malgré tout d’un grand changement, qui placerait au sommet du gouvernement, pour la première fois, un Israélien dont la famille est originaire de l’Afrique du Nord. « Il incarne une diversité qui n’a jamais atteint ce poste de premier ministre, dit M. Charbit. Et le temps pour cette diversité est peut-être venu », comme pour celui qui, en 2015, était déjà entré dans l’histoire comme premier chef d’état-major de Tsahal, les forces de défense d’Israël, d’origine marocaine.
Candidat populaire capable de tisser des liens avec les classes moyennes, Gadi Eisenkot poursuit la construction de ce destin, répétant sa promesse de ramener le pays sur la voie d’un État juif, démocratique, libéral et progressiste, mais aussi le faire sortir de la violence et de l’insécurité nourries par l’extrême droite d’Itamar Ben Gvir. L’actuel ministre de la Sécurité nationale rêve de se maintenir au pouvoir au sein d’une autre coalition menée par Nétanyahou pour imposer ses programmes « d’émigration » des Palestiniens de Gaza et son annexion de la Cisjordanie.
Mais ce chemin pour le chef de Yashar !, balisé par les urnes, est toujours susceptible d’être entravé par les ruses de l’actuel premier ministre. « À deux reprises, nous avons connu un Nétanyahou perdant ses élections et qui a fini vainqueur, souligne M. Charbit. C’est dans la mémoire des Israéliens. »
La semaine dernière, le député Avigdor Liberman, chef du parti d’opposition sioniste de droite Yisrael Beytenu, a rappelé ces faits d’armes de Bibi au bon souvenir du président en accusant Gadi Eisenkot de vouloir former un gouvernement avec le Likoud du premier ministre Benjamin Nétanyahou après les élections du 27 octobre. Le geste reproduirait ainsi, selon lui, les échecs répétés de Benny Gantz en 2021 et en 2023.
Un scénario qu’un électeur a soulevé d’ailleurs devant le principal intéressé en juin dernier, lors d’un rassemblement politique à Kiryat Bialik, bastion du Likoud. Il lui a réclamé à la blague de lui signer un chèque d’un million de dollars qu’il encaisserait seulement s’il venait à manquer à sa promesse de ne jamais siéger dans un gouvernement avec Nétanyahou. L’anecdote a été rapportée par le quotidien Haaretz.
« J’ai déjà perdu ce que j’avais de plus cher », a répondu Eisenkot, la voix brisée. « Un fils. Et deux neveux. Je n’ai pas besoin de signer quoi que ce soit. »
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