L’écrivaine Louise Chennevière : "L’amour maternel absolu et obligatoire est une fiction"

Pascal Claude : Vous explorez la relation mère-fille dans votre nouveau livre. Est – ce que cet amour maternel c’est trop souvent de la fiction ?
Louise Chennevière : Oui, bien sûr. Cette idée en tout cas que l’amour maternel serait absolu, obligatoire et donné c’est une fiction. L’amour c’est quelque chose de très complexe qui se construit par des actes et qui peut se détruire par d’autres actes.
Dire je t’aime, ça ne veut rien dire ?
Non ça ne veut rien dire. Et aujourd’hui, on est capables de dire collectivement que dans les relations romantiques, quelqu’un qui vous dit "Je t’aime" et qui vous frappe la seconde d’après, ce n’est pas de l’amour. On dit "Il faut que tu t’en ailles". Par contre, quand ce sont les parents, et particulièrement quand c’est la mère, on a une sorte de point aveugle. La mère peut frapper, et on va dire "Oui, mais c’est ta mère, elle t’aime".
C’est difficile à imaginer la cruauté provenant d’une mère ?
Oui c’était très difficile à voir même pour les gens qui étaient autour de moi. C’est difficile à voir et je ne suis pas sûre que ce soit parce que c’est plus rare. Je pense que c’est peut-être peu plus pervers, toujours enrobé de cette performance de l’amour maternel et que ça peut se combiner avec des gestes d’amour, des caresses. Ce qui sont aussi des violences quand elles ne sont pas désirées de la part de l’enfant ou quand elles suivent des coups.
En quoi est-ce que votre mère était cruelle ?
Il y avait de la violence physique et psychologique. Des humiliations répétées, des coups. Et c’est une relation de pouvoir, ça, on l’oublie. La mère a les pleins pouvoirs sur l’enfant. On dit trop souvent que les relations mère-fille, "c’est compliqué", comme si ça venait des deux côtés. Mais c’est impossible que ça vienne des deux côtés, il n’y a aucun enfant qui a envie de lever la main sur ses parents ou de rompre avec eux s’il n’y a pas de raison. Donc ce ne sont pas des relations compliquées. Et de la même manière qu’on dit d’un couple hétérosexuel "ah oui, mais leur histoire est compliquée", on sait immédiatement de quoi il s’agit. La violence que j’ai pu ressentir à l’égard de ma mère par moment, le désir qu’elle meurt ou l’envie de la frapper, elle ne vient pas de nulle part et elle vient forcément de la personne qui pendant des années avait les pleins pouvoirs sur l’enfant. La mère.
Vous écrivez "Je crois que ce jour-là, le jour où le livre sortira, et quoi que qui que ce soit puisse en dire, je crois que ce jour-là, je serai libre". Le livre est sorti le 20 août 2026, jour de la libération pour vous ?
Oui, mais ça ne se fait pas au moment même de la sortie, le plus fort ce sont les échanges avec les personnes qui lisent le livre. D’un seul coup, on prend conscience que cet enfermement ne nous appartient pas. Et c’est merveilleux. Mais on me racontait aussi qu’il y a une femme dans une librairie qui disait qu’elle avait envie de me mettre une claque. Ces femmes-là, je pense qu’elles n’ont pas lu le livre ou qu’elles n’ont pas été jusqu’au bout car il y a aussi beaucoup d’amour, de doutes et de compréhension. Ce n’est pas un livre de jugement ni un procès. C’est un livre d’émancipation et comment peut-on être contre ça ? Et par ailleurs, je pense que représenter aussi la violence des femmes, c’est aussi cesser de les représenter uniquement comme des victimes et comme des pauvres petites choses malheureuses. La femme du livre est une femme puissante, de pouvoir, une femme "patriarcale". Je pense qu’il faut aussi les regarder pour cesser de dire ce qu’on m’a toujours dit "mais oui mais c’est ta maman, elle t’aime, elle est fragile". Ce n’est pas vrai parce qu’à ce compte-là, tous les hommes qui usent de violence sont aussi fragiles, brisés. Donc, soit on excuse tout le monde, soit on accepte que les femmes aussi sont des individus à part entière et qu’elles peuvent user de violence.
Vous avez encore une mère ?
Non mais je crois que je n’en ai jamais eu. J’ai une génitrice, quelqu’un qui m’a portée, m’a mise au monde mais tout ce à quoi on pense quand on entend le mot "mère", je ne l’ai pas eue. Je n’ai pas eu d’amour, je n’ai pas eu de protection. J’ai eu une autorité parentale, une génitrice, une folie. J’ai été une fille sans mère.
Cette rupture avec votre mère, elle vous permet manifestement de vous reconnecter au monde. Pourquoi est-ce que ce n’était pas possible avant ?
Parce que je demeurais prisonnière de cette image qu’elle avait construite du monde, mais aussi de moi. Les parents ont non seulement l’autorité sur vous, mais ils façonnent aussi la manière dont vous vous percevez. Je me percevais exactement comme cette femme me percevait, c’est-à-dire comme une chose négligeable, une fille méchante, une bonne à rien. Et quand d’un coup on se rend compte de ça, on peut enfin aller vers soi. C’est pour ça que vieillir est la meilleure chose du monde. Parce qu’on sort de cette nécessité de performer la jeune fille, de faire attention à son apparence mais aussi parce qu’on s’émancipe de toutes les injonctions que les parents et les mères ont fait peser sur nous. On sort de cette idée qu’on doit être encore la bonne et gentille petite fille qui reste à sa place.
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