«Les éléphants dans la brume» raconte l’histoire des «kinnars», des femmes transgenres au Népal

Le Népal, pays de l’Himalaya, des éléphants sauvages… et des kinnars. Dans ce décor à la fois majestueux et rude se déploie « Les éléphants dans la brume » (« Elephants in the Fog »), thriller poétique qui vient de sortir en salles en France. Abinash Bikram Shah, premier cinéaste népalais en sélection officielle au Festival de Cannes et lauréat du prix du Jury, y raconte la disparition d’une jeune fille, mais surtout la vie d’une communauté traditionnelle de femmes transgenres, les « kinnars ».
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D’une grande poésie visuelle, la fresque cinématographique Les éléphants dans la brume est portée par des actrices qui « font corps avec cette histoire extraordinaire ». Au cœur du film du réalisateur népalais Abinash Bikram Shah, il y a les kinnars, une communauté de femmes transgenres souvent rejetées par leur famille et la société. Cette notion de « famille choisie » traverse le récit : elle assure la survie matérielle, la sécurité, la possibilité d’une vie quotidienne « normale $», mais aussi l’accès à l’amour et à la dignité dans un environnement profondément patriarcal.
« Un pouvoir spirituel pour bénir et maudire »
« Les kinnars sont aussi censées posséder un pouvoir spirituel pour bénir et maudire. Nos sociétés croient qu’elles ont ce pouvoir spirituel de bénir. Mais quand elles n’aiment pas quelque chose, elles maudissent. » Le réalisateur inscrit les kinnars dans une histoire régionale plus vaste. « Les kinnars existent depuis des siècles, cela remonte à environ 500 ou 600 ans », rappelle-t-il. En Inde, on les appelle « hijra », le « troisième genre ». Au Pakistan, « khawaja sira ». Au Népal, elles se nomment elles-mêmes « kinnars ».
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Le film s’ouvre sur une scène frappante dans la forêt. Les villageois crient aux éléphants sauvages : « Ne franchissez pas cette ligne ! » Ils tracent des limites, posent des fils électrifiés pour protéger leurs champs, convaincus que les éléphants doivent rester dans la forêt. Abinash Bikram Shah en fait une métaphore centrale : « Ce film traite de cette frontière très masculine et de la société dominante. Des frontières créées par la société patriarcale. Quand il y a des frontières, il y a un statu quo. » L’image des éléphants est d’autant plus parlante que le Népal connaît, comme d’autres pays d’Asie, des conflits croissants entre humains et faune sauvage à mesure que progresse la déforestation provoquée par les hommes.
En effet, ces frontières sont profondément contradictoires. Les humains déboisent, grignotent la forêt pour agrandir leurs terres, tout en exigeant que les éléphants ne franchissent pas la ligne. « Nous privons les éléphants de leur forêt et nous créons cette frontière », résume Shah. La nature devient le miroir des rapports de domination, de l’hypocrisie des limites que le patriarcat impose aux corps et aux identités qu’il ne comprend pas.
Remettre des frontières en question
La même analogie vaut pour la communauté kinnar. Dans la société népalaise, « les femmes kinnar ont un rôle très spécifique : elles viennent pour bénir, pour célébrer des mariages, pour donner leur bénédiction pour la famille, et c’est le seul travail qu’elles peuvent faire ». Elles sont tolérées tant qu’elles restent cantonnées à ce rôle sacralisé. « Quand elles remettent cette frontière en question, elles se retrouvent face à un gros problème. » Comme les éléphants, elles sont autorisées à exister à condition de ne pas dépasser la ligne invisible entre l’acceptable et l’intolérable. Cette situation rejoint une réalité bien documentée : malgré des avancées juridiques, nombre de personnes trans au Népal demeurent confinées à quelques activités – bénédictions, mendicité, travail du sexe – faute d’accès réel à l’emploi formel.
Dans le film, cette tension se cristallise dans le personnage de Pirati, matriarche de la communauté kinnar du village. Pirati est une femme transgenre chassée de sa famille, contrainte de partir en Inde pour survivre : « Elle ne pouvait pas vivre au Népal, c’est pourquoi elle est partie en Inde, où elle a rencontré des femmes dans la même situation. Puis elle est revenue au Népal quand elle s’est rendu compte qu’il existait ce type de famille aussi au Népal. » À son retour, elle s’inscrit dans cette famille avec des règles bien définies : « Les kinnars ont un code de conduite très strict. […] Elles ne peuvent pas avoir de relations sexuelles. Il faut être “pur” pour détenir ce pouvoir de bénir ou de maudire. »
L'amour ou la famille
Mais Pirati, figure spirituelle, est aussi une femme amoureuse. Elle rencontre un maître de tambour et tombe profondément amoureuse de lui : « Elle ressent cet amour au plus profond d’elle-même. Elle est alors face à un dilemme : rester dans la famille, dans cette communauté, ou partir avec le maître de tambour vers une destination lointaine. » Ainsi, le film devient le récit déchirant d’un choix impossible : rester gardienne d’un pouvoir sacré au prix de sa vie intime, ou s’arracher à la communauté pour vivre son amour.
Pour incarner Pirati, Abinash Bikram Shah a choisi Pushpa Thing Lama, femme trans dont la trajectoire fait écho à celle de son personnage : « Je l’ai découverte deux ans avant le tournage. Je lui ai dit : “Tu es tellement magnifique et complexe.” J’ai tout de suite été conquis. »
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