Qu’est-ce qui se cache derrière le «vol du siècle» chez Binance?
La plateforme d’échange de cryptomonnaie Binance, la plus importante du genre sur la planète, est dans la tourmente depuis jeudi soir. L’équivalent de 6,3 milliards de dollars américains a été subtilisé lors d’une cyberattaque que plusieurs attribuent à des pirates nord-coréens. Qu’est-ce que ce « vol du siècle » signifie pour le monde de la cryptomonnaie ? Le Devoir fait le point avec Vincent Grégoire, professeur à HEC Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en finance et technologie.
Qu’est-ce que Binance ?
Basé aux Émirats arabes unis, Binance a été fondé en 2017 par l’homme d’affaires sino-canadien Changpeng Zhao, formé en informatique à l’Université McGill. La plateforme compte 335 millions d’utilisateurs à travers le monde. Selon son dernier rapport annuel, elle abritait l’équivalent de 163 milliards de dollars américains en cryptomonnaies, ce qui en fait le plus gros joueur au monde en termes de volume d’échange.
« C’est un peu comme une bourse électronique, mais pour transiger des cryptomonnaies. On peut en acheter, en vendre, mais aussi en échanger, par exemple acquérir des Bitcoins avec des USBC », illustre Vincent Grégoire.
À noter que Binance n’est pas accessible au Canada depuis 2023. L’entreprise a choisi de quitter le marché en raison de nouvelles réglementations sur les marchés financiers qu’elle jugeait trop sévères.
Que s’est-il passé ?
Binance a été frappé tard jeudi par une cyberattaque qui aurait duré une vingtaine de minutes. Au total, ce sont des actifs d’une valeur de 6,34 milliards de dollars qui ont été subtilisés.
L’enquête préliminaire pointait vers le piratage d’un ordinateur portable d’un collaborateur, mais « des points de brèche supplémentaires » ont été identifiés selon une mise à jour de l’entreprise, vendredi.
« C’est une attaque complexe et nous faisons tout, en collaboration avec les forces de l’ordre, pour la résoudre », a écrit la compagnie sur le réseau X.
Binance a répliqué en gelant près de 3 milliards d’actifs volés et a aussi suspendu temporairement tout retrait sur sa plateforme. La compagnie vise une reprise complète de ses activités d’ici dimanche.
Selon l’analyse de M. Grégoire, le piratage aurait visé « le système opérationnel de Binance qui permet de faire des transferts aux usagers qui veulent retirer leurs fonds ». « Ce système aurait été compromis et utilisé pour sortir des cryptomonnaies et les transférer dans des comptes tiers. »
La compagnie assure qu’elle assumera l’entièreté des pertes reliées à ce vol à grande échelle. Binance est d’ailleurs doté d’un fonds d’urgence en cas de fraude, le Fonds d’actifs sécurisé pour les utilisateurs (SAFU), doté de 15 000 bitcoins, soit plus d’un milliard de dollars.
Couvrir les pertes « est un coût à payer pour garder la crédibilité de l’entreprise ». « Ne pas le faire minerait énormément Binance », estime Vincent Grégoire, spécialiste de cybersécurité dans le monde de la finance.
Qui sont les suspects ?
Plusieurs firmes de cybersécurité ont pointé du doigt un groupe de pirates informatiques appelé TraderTraitor, affilié à la Corée du Nord.
C’est ce groupe qui était derrière l’attaque de la plateforme Bybit en février 2025, qui a mené à un vol de 1,5 milliard de dollars dans ce qui était alors le plus gros larcin de l’histoire de la cryptomonnaie.
« La Corée du Nord est un joueur étatique très actif en cyberattaque », explique M. Grégoire.
Pour cet État reclus et mis au ban des institutions internationales, mettre la main sur des cryptomonnaies est un moyen comme un autre de se financer.
« La Corée du Nord n’a pas un accès facile au système financier mondial, donc avec les cryptomonnaies, c’est plus aisé pour eux de faire des transactions et de financer leurs opérations clandestines. »
Les plateformes de cryptomonnaies sont-elles vulnérables aux cyberattaques ?
Le vol, le plus important jamais recensé sur une plateforme du genre, a eu un impact sur le cours des cryptomonnaies. Vendredi après-midi, le Bitcoin avait perdu près de 5,25 % de sa valeur au cours des 24 dernières heures, contre 4 % pour l’Ethereum.
Il n’en fallait pas plus pour que certains observateurs remettent en cause la sécurité de la cryptomonnaie, dont les activités sont souvent entourées d’une aura de mystère.
« C’est sûr que ces plateformes-là sont des cibles de choix pour les pirates. Pour eux, ce sont des systèmes qui permettent d’extraire des montants intéressants assez rapidement, à l’opposé d’une banque où tout est centralisé », juge Vincent Grégoire.
Malgré tout, le spécialiste estime que le concept de cryptomonnaie n’est pas menacé.
« Ici, ce n’est pas le protocole de minage ou la chaîne de bloc des cryptomonnaies qui est en cause, mais bien les systèmes internes de Binance qui ont été affectés. Si ça demeure un événement isolé et que Binance est en mesure de couvrir les pertes, comme elle le promet, l’impact sera minime. Mais c’est important de garder sa crédibilité auprès des utilisateurs parce que ça peut se perdre très vite », estime M. Grégoire.
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